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2017-08 / NUMÉRO 134   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Témoignage
Tes sept vertus capitales


Par Ghassan Salamé
2017 - 05
Tu t'es allé. Tes amis, qui savaient pourtant que tu étais près de prendre le grand large, ne t'ont pas, pour cela, moins pleuré. Et pour t'être fidèle, je vais non regarder en arrière mû par l'illusion de t'apercevoir, mais suivre ton exemple en pliant le passé, en déniant au présent le droit même d'exister, pour tenter de transmette à tes nombreux jeunes admirateurs en sept mots choisis ce que, à mes yeux, tu as été.

Courage. Nous avons tous été conquis par celui que tu as déployé face au mal qui te frappait à répétition. Mais il est une autre forme de courage, plus simple mais non moins constante, dont tu as fait preuve le long de ta vie, pour définir et mettre en pratique une ligne de pensée indépendante de tous les conformismes. Il en fallait pour rejeter le legs tribal facile à acquérir, pour surmonter les clivages dessinés par la guerre, pour interpeller les pouvoirs assis autant que les ambitions dévorantes. Il en fallait pour ignorer les frontières marquées au sang, pour éviter les confortables alignements, pour rejeter les adhésions moutonnières. Critique des proches avant d'être celui des lointains, tu opposais ta conscience au mensonge et ta conviction à l'opportunisme. 
Dialogue. Alors que d'aucuns en brocardaient le principe et que d'autres y voyaient une alternative bien trop molle au combat, tu as compris qu'au contraire, le dialogue était le plus difficile des combats. Car le combat est une lutte ordinaire avec l'autre alors que le dialogue est un combat homérique avec soi-même. Car de qui veut engager un vrai dialogue, trois sacrifices préalables sont exigés : accepter d'abord l'altérité du partenaire, en reconnaître la légitimité et, plus difficile encore, accepter par avance d'être changé par l'autre et non seulement de pouvoir le changer. Ce combat t'aura marqué non seulement face aux violents qui n'en voulaient guère, mais d'abord face aux proches qui n'y avaient jamais cru.

Humanisme. Si je devais résumer ta carrière, ce serait par ta quête insatiable d'une plus fine connaissance de la nature humaine. Tu lisais Girard pour cela, tu rencontrais les plus marginaux autant que les plus connus aussi pour cela. Tu interrogeais les comportements pour cela et, pour cela, tu avais cette curiosité infinie de la chose humaine. À l'arrière de ton action, de ton écoute, de ton observation, il n'y avait fondamentalement que cette soif inaltérable de savoir de quoi était fait cet « animal », un mot qui revenait souvent dans tes phrases, qu'était l'homme. Chaque nouvelle rencontre était d'abord pour toi une interrogation sur le matériau dont ton interlocuteur était fait et tu y pensais encore après l'avoir quitté, et ton esprit ne trouvait de repos que le moment où tu t'étais fait une idée de lui qui puisse temporairement désaltérer ta soif et apaiser ton esprit.

Modestie. Ta voix toujours basse la trahissait et tes reparties souvent inattendues la confirmaient. J'ai rarement rencontré un homme aussi peu impressionné par les titres ronflants, les postes élevés ou les trucs de scène. Tu n'étais guère dupe de la comédie humaine et tu prenais un malin plaisir à rabaisser les fats et à déplumer les paons. Il fallait pour forcer ton respect, montrer de l'intelligence discrète et un tant soit peu de l'humilité des grands. La grandiloquence te paraissait suspecte et ridicules les effets de menton.

Politique. De nos quatre décennies d'amitié je retiendrai à jamais notre accord premier pour dire que, tout bien pensé, la politique n'était qu'un art second. La commune détestation de ceux qui voulaient à tout prix « en être », de ceux qui cherchaient les postes pour eux-mêmes, de ceux qui étaient éblouis par les lumières de la rampe, a été le socle de notre complicité. La politique devait servir à quelque chose de plus élevé, sinon elle était bien ennuyeuse, sinon franchement sinistre. Elle devait avoir un sens et, pour notre pays, avoir pour tâche première de consolider une paix civile dont la rupture a été ton cauchemar quotidien. Président, ministre, député... mais pour quoi faire ? Poser cette gênante question à ceux qui couraient comme des lièvres aveugles derrière des postes creux était notre lingua franca. Mais, cher Samir, on est tous les jours un peu moins nombreux à oser la poser.

Souveraineté. Plus que tous, tu la savais impossible sans une solide paix civile interne qui permettrait aux Libanais de la mériter et de la réaliser. Un peuple désuni ne saurait être autonome, une maison délabrée ne pourrait interdire les ingérences extérieures. C'est l'équation qui n'a cessé de guider ton action. Elle est aujourd'hui, et elle sera demain, plus indispensable que jamais.

Vivre d'abord, ce qui pour les Libanais, veut dire savoir vivre ensemble. Et pour cela être prêt aux concessions mutuelles. La violence est progressivement devenue pour toi l'arme des faibles, de ceux qui manquent de créativité ou de générosité. Depuis ta tendre enfance, tu avais été entouré de violences, de cris guerriers, de crimes commis comme par routine ou pour le panache. Et tôt, tu as tenté d'opposer ta civilité innée à la barbarie des gâchettes, à l'ivresse des débordements, à la facile brutalité. Il fallait de la sagesse pour promouvoir le bien commun face à l'égoïsme atavique des clans et la patrie commune face aux tentations de partage. Ton rêve était de convaincre les Libanais que leur pluralisme, loin d'être un coup du sort qui leur aurait été infligé, était en fait un trésor précieux, une chance unique. Ce rêve, Samir, n'est pas mort et s'il anime encore bien des cœurs, c'est, pour beaucoup, grâce à ton exemple, à ton action, à ton souvenir.


 
 
Un peuple désuni ne saurait être autonome, une maison délabrée ne pourrait interdire les ingérences extérieures.
 
2017-08 / NUMÉRO 134