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2017-06 / NUMÉRO 132   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Témoignage
Une lumière qui nous guide


Par Najwa Barakat
2017 - 05
C’est en France que je l’ai rencontré pour la première fois. C’était en 2005, alors que notre pays était dans un état d’ébullition suite à ce cataclysme que fut l’assassinat de Rafic Hariri. Nous, les Libanais vivant à Paris, descendions dans les rues chaque lundi, brandissant les slogans et les banderoles, clamant en libanais et en français : « Allez Syrie, dégage ! » Nous nous rencontrions dans la libraire de Bachir (Hilal) dans le 5e arrondissement pour célébrer l’heure fatidique à venir, et pour nous assurer que le cordon ombilical qui nous relie à notre pays n’était pas encore complètement coupé. Nous recevions ceux qui venaient de là-bas, nous discutions en souhaitant que leurs répliques soient détaillées, qu’elles nous fassent ressentir que nous aussi nous comptions, que notre rôle dans la « révolution » n’était pas moins important que le leur. Élias Atallah, Samir Kassir et… Samir Frangié. 

Je le connaissais sans le connaître de près. Durant mon adolescence, j’avais suivi ses articles dans la presse, son activité comme fondateur d’un centre de recherche, ainsi que ses déclarations en tant que militant politique. Son nom résonnait d’une manière toute particulière à nos oreilles, lui, le descendant d’une grande famille de leaders traditionnels desquels il avait pris ses distances ; lui, le fils de Hamid Frangié et le cousin de Tony Sleiman Frangié ainsi que son rival. Samir Frangié n’avait pas cherché à restaurer la gloire d’un leadership déchu ou passé autant qu’à prendre ses distances de la famille, de la tribu, de la communauté régionale et confessionnelle ; il nous était ainsi apparu, en une certaine période, comme l’une des passerelles vers le Liban qu’on aime. Samir Frangié aurait pu être le pivot d’une nouvelle classe de politiciens qui ne renieraient pas complètement l’héritage de leurs aïeux ; et même si la rupture n’aurait pas été totale, cette classe politique aurait été bénéfique pour le Liban, en en faisant un pays plus développé et plus épanoui. Je me reconnaissais dans cette « prise de distance » de Samir Frangié, dans son maronisme apolitique, dans son attachement au Liban-Nord, dans son progressisme, dans sa foi dans la culture et sa passion pour la littérature…

Et puis, après que le rêve de la révolution du Cèdre s’est brisé, et que l’absence de tout horizon possible pour le Liban s’est révélée, j’ai commencé à le voir comme un personnage donquichottesque, un homme venu d’une autre planète. J’avais évidemment tort : mais c’était peut-être à cause de son attachement à un rêve désormais impossible, du moins pour moi qui ne voulais plus gaspiller une vie que la guerre, dès son éclatement, avait déjà gaspillée… 

Cet homme demeura optimiste, militant contre la violence, croyant fermement dans le vivre-ensemble et se faisant son promoteur ; encourageant le dialogue malgré tous les obstacles. Malgré les pertes. Malgré les déceptions. Malgré la maladie… Il continua à sourire, de ce sourire invincible, et à parler doucement, à dialoguer, à écouter, à écrire, à plaidoyer et… à sourire. Il demeura authentique et pur tel un métal rare et précieux, et ne fut jamais tenté par les paroles creuses, les discours venimeux ou les prises de position éculées. 

Nous n’avons pas appartenu à la même génération, nous n’avons pas eu cette amitié qui s’établit généralement entre ceux qui vivent des temps identiques et ont des expériences similaires. Mais même lorsque je commençai à le voir comme un personnage donquichottesque et tragique, je continuai à ressentir qu’il parlait une langue qui était la mienne, que je parlais une langue qui était la sienne et qu’il existait entre nous des liens de sang. Souvent, lorsque nous nous rencontrions, cet homme d’Ehden plaisantait avec la femme originaire de Bcharré que je suis, et, faisant allusion à l’inimité historique entre nos villages respectifs, il parlait des « représailles » dont je pourrais être l’objet si je déclinais son invitation à une tasse de café, ou si je refusais qu’il paie l’addition. Il y avait en lui quelque chose des générations précédentes qu’on désirait atteindre puis dépasser ; quelque chose aussi des générations futures auxquelles on désirait s’identifier. C’était un homme à la fois rural et urbain, local autant qu’universel.

« Vivre ensemble », dites-vous, Samir ? Ne s’agirait-il pas plutôt du moyen de survivre après que nos rêves se sont brisés, que la lumière qui nous guide s’est éteinte, que nos vaisseaux ont coulé et que nous voici démunis au milieu du désert ? Ô homme au sourire empreint de la mélancolie des derniers aristocrates, du regret des derniers nobles, sachez que vous avez emporté avec vous quelque chose de nos âmes !


Traduit de l’arabe par Tarek Abi Samra.
 
 
 
2017-06 / NUMÉRO 132