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2017-08 / NUMÉRO 134   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Témoignage
Faire semblant


Par Lamia el-Saad
2017 - 05
Je ne vous ai connu que de réputation, mais… quelle réputation !

Nous nous sommes pourtant rencontrés… le temps d’un week-end à Ehden… paradis perdu… un vague souvenir de fauteuils en velours rouge, le souvenir d’un hiver où il faisait froid… mais… hélas, aucun souvenir de vous. Je ne saurai jamais si, de votre côté, vous aviez gardé un souvenir de l’enfant que j’étais.

Albert Camus disait qu’un homme engagé est plus important qu’un livre engagé. Est-ce pour cette raison que vous avez tenu à offrir l’un et l’autre ? Vous étiez, pour moi, l’un de ces géants du premier rang ; ceux auxquels l’on n’envisage pas de se mesurer et qui nous apprennent l’humilité ; celui dont la plume m’a fait réaliser que mon crayon se contente d’associer des mots qui vont bien ensemble.

Alors, pour faire mieux que ce que je sais faire, j’emprunte à Pierre Viansson-Ponté cette description de Maurice Couve de Murville, description que l’on croirait tout juste écrite pour vous : « Glacé, imperméable, assuré, il ne soupire pas et semble respirer à peine (...) le front est creusé de rides profondes. La bouche (…) dément seule des traits sans ombre ni lumière, un œil qui n’exprime qu’imperceptiblement l’étonnement par une soudaine fixité, l’amusement par une infime lueur au fond de la prunelle, l’irritation par un léger brouillard qui tout à coup le voile de sévérité. Tout en lui est poncé, souple, aseptisé et polaire. »

Si la vie est une lutte perpétuelle et si l’on choisit ses combats, il en est un qui vous a été imposé : le combat le plus héroïque qui soit, le combat contre la maladie. Que reste-t-il à faire lorsque le cheval de Troie est déjà au cœur de la cité… lorsque l’ennemi à combattre est en soi ?

Depuis longtemps déjà, nous savions ; depuis longtemps déjà, nous étions inquiets et recevions, épisodiquement, des nouvelles alarmantes ; mais la vie, toujours, reprenait le dessus…

Avec le temps, nous nous sommes habitués à l’idée : « Il s’en est sorti jusque-là, il s’en sortira une fois de plus. » Avec le temps, nous avons fini par vous croire invincible… Nous avons beau savoir que ceux que nous aimons sont mortels, notre cerveau le sait mais notre cœur, lui, ne le sait pas et n’en a jamais rien su. Si bien que même lorsque la mort se fait annoncer, nous sommes toujours surpris lorsqu’elle arrive.

Il reste un immense chagrin mêlé de crainte : la crainte d’avoir perdu un rempart, un sage, quelqu’un de rare et de précieux, quelqu’un dont on avait encore besoin… Il reste l’effrayante douleur de l’irréversible, de l’irréparable, du trop tard, du plus jamais…

Mais parce qu’il faut vivre ; et parce qu’il faut vivre fort pour vivre heureux, je me console ; je me console en songeant à l’épitaphe de Jean Cocteau : « Mes amis, faites semblant de pleurer, car je fais semblant de mourir. ».


 
 
« Mes amis, faites semblant de pleurer, car je fais semblant de mourir. »
 
2017-08 / NUMÉRO 134