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2017-10 / NUMÉRO 136   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Témoignage
L'irremplaçable locataire du 7e


Par Amal Makarem
2017 - 05
Il dégageait une telle noblesse qu’on n’avait pas nécessairement besoin d’être d’accord avec ses choix politiques pour le respecter. Conjuguée à d’autres atouts, elle lui conférait un charme qui désarmait tous ceux qui l’approchaient.

L’ouverture a marqué le parcours personnel et politique de Samir, tant il savait que sans autrui, nul n’a d’existence. C’est dans cet esprit-là qu’il a stoïquement traversé les périodes les plus chaotiques et forcé les cloisonnements les plus morbides. Il n’a jamais cessé de croire dans le Liban, y compris à ses heures les plus barbares. Cet optimisme impénitent aura été le moteur de son combat pour la réconciliation et le vivre-ensemble, notamment entre les maronites et les druzes.

Samir abordait les autres avec empathie, et des yeux écarquillés par l'attention et la curiosité. Lui qui avait tant de choses profondes à dire, et hilarantes à raconter, avait une capacité d’écoute exceptionnelle, aussi bien auprès des plus jeunes que des plus vieux. Il écoutait avec une telle douceur et intensité qu’il mobilisait son humanité et la nôtre.

Cette qualité si rare, et d’autant plus précieuse par les temps qui courent où l’on est en permanence dans la fuite en avant, dans une course avec le temps, dans l’absence à l’autre, faisait partie de sa courtoisie, et attestait de l’intérêt réel que lui inspiraient les autres.

J’aimais ses moments de silence qui contenaient sa pudeur et sa richesse intérieure. C’est en eux peut-être qu’il puisait sa force et son calme impressionnants.

Il y a toujours eu une atmosphère unique chez Samir et Anne, son alter ego, sa compagne de toujours. Le 7e étage de Mar Élias était ‒ jusqu’au séisme politique de 2005 ‒ un lieu, la maison du bon Dieu, pour nombre de ceux que la maladie du Liban préoccupait. Là on venait aux nouvelles. D’autant que Samir cristallisait un lien entre les intellectuels fascinés par la politique et les politiques dédaignant les intellectuels. Quand on lui rapportait un fait, il en tirait une pensée. Il représentait l'idée du Liban qu'on aime, celui de la montagne reliée aux côtes de la Méditerranée.

À l’époque où Beyrouth rétrécissait comme une peau de chagrin, on rencontrait chez Samir et Anne la gauche issue de toutes les communautés, y compris des Libanais juifs du Fateh, de ceux pour qui la destruction du peuple palestinien contribuait à la destruction d’une partie du monde. À ce 7e étage se trouvait le foyer de la diversité malmenée. Pendant la guerre civile, que de chrétiens kidnappés il a contribué à sauver !

Tout, ou presque, a été dit de Samir Frangié à travers les magnifiques témoignages que sa disparition a aussitôt suscités. Beaucoup ont évoqué son intelligence, la finesse de son esprit, ses contradictions, son humour, et tout ce qui, par une combinaison magique faisait son charme. L’émotion ainsi exprimée témoigne de l’ampleur de la perte ressentie, tout comme de l’admiration qu’inspirait cette grande figure tout en nuances, et si civilisée.

Que la paix à laquelle tu as tant aspiré accompagne ton âme, Samir. Chez nous, il fait encore plus sombre sur les ponts du vivre-ensemble, depuis ce 11 avril.


 
 
À ce 7e étage se trouvait le foyer de la diversité malmenée.
 
2017-10 / NUMÉRO 136