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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Poème d’ici
Éclats


Par Jawdat Fakhreddine
2007 - 03

Poète libanais né au Sud, Jawdat Fakhreddine allie la pureté de la langue arabe et ses rythmes traditionnels (tafiila) à la passion de la vie et à une certaine hauteur perceptible dans tous ses poèmes. Ses recueils (Je ne vais pas assez loin dans ton amour, 1979 ; Illusions rurales, 1980 ; Il est un temps pour voir, 1985 ; Poèmes peureux, 1990 ; Des jours, des eaux et des voix, 1991 ; Un phare pour le naufragé, 1996 ; Cieux, 2002) viennent d’être réunis dans Œuvres poétiques (Al-Muassassa al-arabiyya lil dirassat wal nachr, 2006). Nous publions ici la traduction du dernier poème de son plus récent recueil, Pas encore (Riyad Rayess, 2006), écrit suite à la guerre des 33 jours, qui illustre au mieux son écriture poétique.

Éclats Traduit de l’arabe par Farès Sassine

1. Chemin

Un chemin pour notre maison au Sud.

Les guerres l’ont beaucoup emprunté

Et nous le réparons tous les jours

Réparant  sur lui notre âge

Pour  voir les guerres poursuivre leur voie.

 

2. Ciel

Le ciel issu de l’enfer des peurs

Ne monta pas.

Il tomba tout entier dans le jardin

Éparpillé comme des éclats de verre.

La tempête des obus jeta quelques fenêtres

Sur la terre du jardin

Et une étoile  tressaillit dans la clôture

Muée en firmament.

La clôture est devenue les confins du ciel.

 

3. Figuier

Un arbre

Triomphait de notre désespoir quand le désespoir nous prenait

Ses fruits jaunissaient à la vue de nos peurs…

C’est le figuier, souche du jardin

Ses branches désespéraient-elles,

Le tronc du jardin germait à la souche.

Joie de l’été

Il l’arbore et le promène  le jour durant

Et la nuit lui murmure à l’oreille

Levant  sa brise…

C’est le figuier

Souche et joie du jardin

Quand les bombes l’assaillirent

Il s’abaissa, saisi, muet

Puis fit signe à l’été

De se travestir en vagabond parmi les champs.

 

4. Abeille

Une abeille gît près d’un pot de fleurs maintenant fanées.

Le bourdonnement éteint par les éclats d’obus

Pousse des plaintes d’épines sur le sol.

 

5. Brume

Avec qui a pu converser cette brume ?

La brume des vallons qui respirent à l’aube.

Avec qui a-t-elle  pu converser quand venue

Elle  vit la face des villages enfouie dans les maisons détruites ?

 

 

Se serait-elle insinuée entre les débris ?

La plainte des maisons lui serait-elle parvenue

Recroquevillées comme des fœtus ?

S’est-elle perdue sur les sentiers,

Essayant de se dissiper et n’y parvenant pas ?...

Une brume qui a perdu toute orientation

Perdu la face des villages

Disparue parmi les maisons détruites

Disparue étouffée comme l’aube des vallons.

 

 

6. Balcon

Un balcon secoué par la tempête

Faillit succomber aux horreurs de ce qu’il vit

Mais maintint sa place en un lieu élevé.

Lui apparaissaient la plaine, la nuit

Les arbres agressés

Et l’herbe résistant à chaque tournant.

Lui apparaissaient la peur, le courage, le désespoir,

Et l’espérance qui renaît de chaque peur

Et de chaque désespoir.

Tout lui apparaissait et il ne vit rien.

Il se maintint au lieu où il domine

Désireux d’une ombre, d’une branche, d’un oiseau…

Scrutant la plaine entre l’aube et le crépuscule

Scrutant la nuit entre le crépuscule et l’aube

Une plaine qui n’en est pas une

Une nuit qui n’en est pas une.

Tout lui apparaissait et il ne vit rien.

Il se maintint à dominer et à désirer…

Rejoint par le  temps que les guerres détraquaient,  

Il le surmonta

Nageant dans la nue de sa solitude…

Un balcon que la tempête terrifiait

Mais qui maintint sa place en un lieu élevé

Et dans un temps détraqué

Continua à dominer, à désirer, à s’élever…

Afin qu’un temps nouveau touche sa haute solitude.

Un balcon en quête de la vie

Se hisse dans un instant éloigné.

 

 
 
 
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