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Poème d’ici
En montagne libanaise


Par Nadia Tuéni
2017 - 08

Nadia Tuéni est une poète libanaise d’expression française. Née à Baakline au Liban le 8 juillet 1935, elle décède à Beyrouth le 20 juin 1983. Fille d’un diplomate et écrivain de religion druze, et d’une mère française, elle était bilingue et se réclamait naturellement de deux cultures. Elle se destina d’abord au barreau avant d’interrompre ses études quand elle épousa, en 1954, Ghassan Tuéni, journaliste et député de Beyrouth, puis ambassadeur du Liban à l’ONU de 1977 à 1982. La vie familiale de Nadia Tuéni fut écorchée par de terribles pertes qui l’affectèrent profondément et la menèrent sur les territoires de la poésie. Son premier recueil, Les Textes blonds, paraît en 1963 quelques mois après le décès de sa fille à l’âge de sept ans. Plusieurs recueils de poésie seront par la suite publiés au Liban et en France. Elle reçoit le Prix de l’Académie française en 1973. Dans la délicatesse et la solidité vibrante et transparente de son écriture, Nadia Tuéni est une « figure unique (…) au sein de l’histoire de la littérature libanaise (et) une figure de rupture puisqu’avec elle, la littérature libanaise de langue française se trouve pour la première fois en osmose avec son homologue de langue arabe » (Ch. Majdalani).

 

En montagne libanaise

Se souvenir – du bruit du clair de lune,

lorsque la nuit d’été se cogne à la montagne,

et que traîne le vent,

dans la bouche rocheuse des Monts Liban.

Se souvenir – d’un village escarpé,

posé comme une larme au bord d’une paupière ;

on y rencontre un grenadier,

et des fleurs plus sonores

qu’un clavier.

Se souvenir – de la vigne sous le figuier,

des chênes gercés que Septembre abreuve,

des fontaines et des muletiers,

du soleil dissous dans les eaux du fleuve.

Se souvenir – du basilic et du pommier,

du sirop de mûres et des amandiers.

Alors chaque fille était hirondelle,

ses yeux remuaient, comme une nacelle,

sur un bâton du coudrier.

Se souvenir – de l’ermite et du chevrier,

des sentiers qui mènent au bout du nuage,

du chant de l’Islam, des châteaux croisés,

et des cloches folles, du mois de juillet.

Se souvenir – de chacun, de tous,

du conteur, du mage, et du boulanger,

des mots de la fête, de ceux des orages,

de la mer qui brille comme une médaille,

dans le paysage.

Se souvenir – d’un souvenir d’enfant,

d’un secret royaume qui avait notre âge ;

nous ne savions pas lire les présages,

dans ces oiseaux morts au fond de leurs cages,

sur les Monts Liban.

 

Extrait de Liban : vingt poèmes pour un amour, Dar an-Nahar, 1979. 

 
 
D.R.
 
2017-08 / NUMÉRO 134