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Les archives de L’Orient Littéraire
Dans L’Orient Littéraire du 12 mai 1962, un texte inédit du grand écrivain italien Ignazio Silone (1900-1978) intitulé L’engagement, un mal ?

Par Ignazio Silone
2007 - 01
Je crois que la première erreur dans laquelle on peut tomber en matière d’engagement est de le considérer comme une norme, comme un service obligatoire qui comporte comme corollaire la persécution ou le mépris pour tous ceux qui ne s’engagent pas. Cette grave erreur a pris des formes grotesques et horrifiantes lorsque dans certains pays on a organisé les poètes et les écrivains en brigades de choc, et on a envoyé tantôt dans des fermes, tantôt dans des fabriques des groupes d’écrivains pour donner une forme littéraire, une forme poétique à ce qui était le mot d’ordre du jour du parti ou de l’État.

Ma deuxième observation concerne l’erreur dans laquelle tombent la plupart des engagés dans le sens que je viens de signaler : l’erreur d’identifier l’idéal, l’absolu, le bien, le vrai, le beau avec une institution, d’identifier la cause de la littérature, de la poésie, la cause de la vérité avec un parti, une église, un État. C’est la forme la plus répandue d’idolâtrie à notre époque, qui est de se plier à un culte, dû aux Dieux ou à l’Absolu, et de le consacrer à des choses historiques et transitoires ; l’idolâtrie est la forme la plus primitive et inférieure des rapports entre la personne et le monde de l’esprit.

Ma troisième observation sera une revendication de l’engagement comme vocation personnelle. Cette conception n’exclut pas une exhortation aux jeunes, à ceux qui sont encore incertains sur leur propre vocation, à l’idéal qu’on préfère. Mais on ne peut pas aller au-delà. Cette conception de l’engagement exclusivement comme vocation personnelle implique le respect pour les artistes qui ne veulent pas s’engager, implique le refus de tout jugement sur leur œuvre qui soit un jugement extérieur à l’œuvre d’art, qui soit un jugement partant de l’utilité sociale, de l’utilité politique, de l’efficacité nationale ou de classe, de l’œuvre en question. Cette conception de l’engagement implique justement le respect de l’autonomie et de la liberté de la culture. Ce n’est pas le commissaire de police ni le secrétaire du parti, ni le ministre de la Culture qui doit décider ce qui est beau et ce qui est laid, quelle est la bonne peinture, la bonne musique, la bonne poésie. C’est le domaine de la critique littéraire, de la critique des arts figuratifs, de la critique musicale.

Ma conclusion sera très brève et très claire : l’écrivain engagé, qui a la vocation personnelle de l’engagement, appartient à la société et non à l’État. Il ne doit jamais accepter les obligations qui lui viendraient d’une inquisition, ou d’un M. Jdanov ou d’un M. MacCarthy. L’écrivain qui est sincèrement et par vocation personnelle engagé, s’il veut être fidèle à lui-même, doit rester au service de l’homme et de ses semblables.

 
 
 
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