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Les archives de L’Orient Littéraire
Dans L’Orient Littéraire du 26 mai 1962 un article du grand écrivain égyptien Taha Hussein à propos d’al-Moutanabbi, figure de proue de la poésie arabe.

2006 - 12

Le sentiment profond des Arabes, mal résignés à leur sort, personne n’a su l’exprimer mieux qu’al-Moutanabbi. Nul autant que lui n’a eu, pendant dix siècles, l’audience des générations arabes. Aucune autre poésie n’a été si bien éditée, discutée, commentée que la sienne : on le vit bien, il y a quelque 12 ans, lorsque le monde arabe célébra dans toutes ses capitales, particulièrement à Damas, le millénaire de la mort du poète.

C’est que le monde arabe entre les deux guerres ressemblait et ressemble encore étrangement au monde arabe au temps d’al-Moutanabbi. Monde qui n’a pas oublié et n’est pas près d’oublier son passé, qui ne saurait se consoler d’avoir perdu son importance d’autrefois et de se trouver aujourd’hui sous la domination de l’étranger. Au temps d’al-Moutanabbi, l’étranger était persan ou turc ; aujourd’hui, l’étranger vient de l’Occident. Mais les peuples arabes reconnaissent leur mécontentement et leurs espoirs dans cette poésie à la farouche fierté.

Toutefois, la valeur définitive de la poésie d’al-Moutanabbi n’est pas là. Décadente et maniérée dans sa forme, cette œuvre possède une qualité qui constitue un appoint essentiel non pas à la littérature arabe seule, mais à la littérature mondiale : al-Moutanabbi a introduit chez nous le pessimisme philosophique. Le grand Abou al-Ala’ procède directement de lui et Omar Khayyam indirectement, et, avec eux, à partir du IVe siècle, tous les écrivains d’Orient et d’Espagne qui ont essayé de donner à la vie humaine une explication pessimiste. Cela est si vrai que l’on excuse certains critiques contemporains qui ont été jusqu’à voir dans al-Moutanabbi un précurseur de Nietzsche. Car l’individuel dans son œuvre se surpasse tellement que l’on est tenté de songer, en la lisant, au surhomme. On pourrait même aller plus loin encore et se demander si on n’y pressent pas quelques germes latents d’existentialisme. (...) N’est-ce pas al- Moutanabbi, qui, pour la première fois dans notre littérature, osa opposer l’homme à Dieu quand il s’écriait dans sa jeunesse folle :

Quel est le sommet qui serait très haut pour moi ?
Quel est le danger que je pourrais craindre ?
Tout ce que Dieu a créé
Et tout ce que Dieu pourra créer
Ne peut pas plus arrêter mon élan
Qu’un cheveu sur ma tempe.

Folie, dira-t-on. Sans doute. Mais peut-on assurer que la philosophie de Nietzsche ou celle des existentialistes soit tout à fait à l’abri d’un léger souffle de folie ?


Taha HUSSEIN

 
 
 
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