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L’énigme Alan Turing
Héros de guerre et père de l’informatique, persécuté en raison de son homosexualité, Alan Turing est aujourd’hui réhabilité.

Par Lamia el-Saad
2015 - 03
Génie méconnu, il dirigea la petite équipe de Bletchley Park chargée de décrypter les codes utilisés par les sous-marins allemands durant la seconde guerre mondiale. Longtemps attaqué de toutes parts, autant par les sceptiques que par ses rivaux, il fut protégé par Churchill qui l’imposa envers et contre tous ; affirmant qu’« une armada ne sert à rien si elle est aveugle ».

Persuadé que seule une machine pouvait vaincre une machine, Turing conçut Christopher pour vaincre Enigma. Par la suite, Churchill supervisa personnellement « l’opération Lucy » visant à exploiter « avec finesse » les informations ainsi obtenues, sans éveiller les soupçons d’Hitler quant à la fiabilité des codes ; de manière à lui faire croire qu’il avait « des taupes au cœur du IIIe Reich ». 

Turing a sans doute permis de « sauver des millions de vies et de raccourcir la durée du conflit de plusieurs années », mais le caractère secret de ses activités allait maintenir le véritable héros de la Seconde Guerre mondiale dans l’anonymat : à la fin de la guerre, « Bletchley Park n’avait jamais existé ».

Il aura fallu attendre 2013 pour que Turing sorte enfin des oubliettes de l’Histoire et soit réhabilité par la reine Elisabeth II. Plusieurs livres, parmi lesquels L’homme qui en savait trop, et un film, The imitation game, lui sont aujourd’hui consacrés.

L’homme qui en savait trop est un ouvrage dont l’approche est des plus singulières, futuriste s’il en est : l’intelligence artificielle domine désormais le monde et n’a qu’une obsession, réhabiliter son père, Alan Turing. Sergey Brin, le cofondateur de Google est alors chargé de mener l’enquête en exploitant tous les moyens disponibles. L’action de l’ouvrage se situe à deux époques différentes : celle de Brin et celle de Turing dont l’histoire reconstituée est relatée à la première personne. L’on y rencontre une pléiade de personnages (agents secrets, agents doubles, scientifiques, hommes politiques et hommes de main…) si nombreux que l’on s’y perd un peu.

L’on y découvre le sort que l’Angleterre réservait aux homosexuels à une époque où leurs pratiques étaient contraires à la loi. Oscar Wilde fut même « condamné à deux ans de travaux forcés pour des relations sodomites entre adultes consentants. Une peine mesurée. Quelques décennies plus tôt, l’Angleterre pendait encore ses pédérastes ». Quant à Turing, sa vie privée ne fut qu’un « mensonge permanent ». Il a longtemps couru à un niveau olympique ; pratiquant très régulièrement la course à pied pour calmer ses pulsions sexuelles. En réalité, Turing demeura inconsolable et inconsolé de la mort de son premier amour… Christopher. Protégé par Churchill ? Turing le fut jusqu’à un certain jour ; jusqu’à ce que son secret ne soit éventé. Il eut alors le choix entre la prison et une castration chimique par injections d’œstrogènes dont l’un des effets secondaires fut de développer sa poitrine.

S’il se résolut à cela, ce ne fut que dans le but de pouvoir continuer ses recherches. Il fut l’inventeur des ACE (Automomatic Computing Engine). « Alan Turing a inventé l’ordinateur ». Précurseur et visionnaire, il avait prévu, à une époque où c’était impensable, « qu’il serait un jour possible de poser une question à un ordinateur et d’obtenir une réponse sur n’importe quel sujet ». L’un de ses nombreux objectifs était d’inventer une machine capable de jouer aux échecs ; donc de prendre des décisions et d’élaborer des stratégies. Contrairement au livre, le film ne révèle absolument rien des activités de Turing après la guerre.
Le livre est également un meilleur révélateur des dessous de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre froide ; des projets avortés, des intentions secrètes et des « hidden agenda »…

Toutefois, le principal point de divergence entre le film et le livre demeure les deux versions contradictoires avancées pour expliquer la si mystérieuse mort de celui qui fut un marginal dans tous les sens du terme. Les faits avérés sont les suivants : Turing fut découvert mort dans son lit après avoir croqué une pomme empoisonnée au cyanure, laquelle fut retrouvée sur sa table de nuit. Le film avance la thèse du suicide ; Turing n’aurait pas supporté les nombreux effets secondaires de son traitement. Le livre soutient en revanche que Turing en savait trop et que, dans un contexte de guerre froide, les confidences qu’il aurait pu faire sur l’oreiller à un espion russe formé pour le séduire étaient à craindre. Le plus ironique est que Turing a certes eu de nombreuses aventures mais n’a jamais trahi son pays ni jamais rien divulgué de ses activités.

Assassiné ou suicidé ? Le mystère reste entier… La principale énigme est aujourd’hui l’homme qui a décrypté Enigma.


 
 
D.R.
 
2019-09 / NUMÉRO 159