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2017-11 / NUMÉRO 137   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Fureurs et tremblements


Par Jabbour Douaihy
2016 - 06


«Lorsque notre terre se déchaîna, j’étais en train de boire un café en me demandant ce que ma voisine pouvait bien faire à cinq heures du matin, seule au milieu du carrefour de notre quartier, (…) les mains jointes sur sa poitrine et semblant attendre. » Avec cet incipit repris en boucle avec des variations tout au long du récit, le narrateur de Ryad Girod veut nous faire assister à l’apocalypse imminente dans La Fin qui nous attend. Apocalypse à la venue de laquelle ce tueur sans aucune impunité, ce « licensed to kill », contribue activement en multipliant les exécutions sommaires et en menant la guérilla armée contre les « religieux » terroristes. Il mène une vie lugubre avec une femme qui le déserte et le trompe, un fils obèse et vicieux qu’il méprise à tel point qu’il finira par lui tirer une balle dans la nuque pour délivrer le monde de l’un des maux dont il est lui-même responsable, mais s’approchera de lui et lui chuchotera à l’oreille une berceuse dans son agonie. Grand buveur de whisky, il fréquente les clubs fermés et orgiaques de la hiérarchie militaire qui l’emploie dans ses basses besognes où la mort donnée provient d’un sentiment de devoir à accomplir : « Je n’étais pas capable de bonté », dit-il pour ajouter en se définissant : « J’étais d’une espèce si maléfique que même en infligeant un mal absolu, j’étais persuadé qu’il procédait d’un bien absolu. » Pourtant ce monstre n’a pas encore abattu toutes ses cartes : on découvre qu’il est capable d’aimer et d’exprimer cet amour avec sensibilité et émotion. Le portrait qu’il fait de Douce, son amante, la prostituée du hammam, évoque l’harmonie, la joie intense, le geste juste et une promesse de bonheur pur face au désastre qui se déchaîne sur la ville. 

Il y a quelque chose de l’Oran de La Peste d’Albert Camus dans cette ville sur laquelle s’abat un tremblement de terre – qui ressemble plus à une malédiction –, suivi de secousses intermittentes qui n’en finissent pas d’annoncer la fin de ce monde. Tout ceci se déroule dans un espace familier, une certaine Algérie peut-être où l’affrontement oppose des radicaux islamistes sanguinaires à un pouvoir militaire corrompu. 

La fureur géologique qui est sur le point d’ensevelir la ville s’accompagne d’horreurs extrêmes comme ces deux journalistes cannibalisés « dans l’exercice de leur fonction » par des jeunes de banlieue ou le spectacle inouï de cette chatte dévorant ses petits à coups de crocs. Le voisinage est animé par une devineresse qui attire les catastrophes et un vieux savant au nom d’ancien mathématicien persan, Khawarizmi, qui retrouve des textes anciens prévoyant la destruction totale de la ville. 

Et pour envelopper le tout, il y a aussi quelque chose de l’indifférence de Meursault, « L’Étranger » du même Camus algérien dans le regard du narrateur omniprésent, ce « mercenaire d’État » qui effectue ses taches avec le plus grand respect de la mission et le plus parfait dévouement, celui-là que le spectacle de l’horreur et de la désolation mettait dans un état « propice à de voluptueuses rêveries (…) ». Ou lui inspirait des considérations philosophiques dans la même veine : « La mort elle-même ne changeait pas grand-chose à l’inconsistance de nos vies (…) »

La promesse de catastrophes tient toujours, le dénouement est ouvert comme l’est l’avenir de ces sociétés déchirées entre islamisme et militarisme et la charge pessimiste revient pour clore avec un constat des plus amers : « Nous méritons bien pire que la fin du monde. »


 
 
D.R.
Il finira par lui tirer une balle dans la nuque pour délivrer le monde de l’un des maux dont il est lui-même responsable.
 
BIBLIOGRAPHIE
La Fin qui nous attend de Ryad Girod, éditions Barzakh, 2015, 164 p.
 
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