FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2017-10 / NUMÉRO 136   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Coup de coeur
Duel d'auteurs


Par Jabbour Douaihy
2016 - 07


Ils sont deux romanciers, amis-ennemis, partenaires au sport et adversaires dans les lettres, Gwyn Barry auquel tout sourit, la gloire littéraire et le bonheur conjugal et Richard Tull pour qui rien ne va plus : il se racornit, malheureux en amour et maltraité par la vie. Avec L’Information, roman de l’anglais Martin Amis paru en 1995, on a vu combien la rivalité littéraire peut générer de passions négatives et suffocantes. Et voici qu’un écrivain marocain d’expression française, Réda Dalil, auteur d’un premier roman Le Job, nous sert un Riad Annassi, étoile montante de la littérature marocaine francophone et, en face ou tout près, un Bachir Bachir qui a eu son heure de gloire dans les librairies mais ne récolte plus que les déconvenues. 

Bien sûr, ce milieu littéraire de Casablanca avec ses auteurs, ses critiques, ses revues, librairies ou banquets ressemble de manière insoupçonnée à beaucoup d’autres microcosmes ou la gendelettre, selon le mot valise de Balzac, se livre à des batailles rangées. Le roman de Dalil, narré avec un rythme soutenu, réussit pourtant à entretenir une lecture curieuse et compatissante avec cet auteur bloqué devant la page blanche et rêvant de rééditer son premier et unique exploit qui lui a valu un pic de 14756 exemplaires vendus et qu’il ne cesse de rappeler.

Arrosant ses nuits d’alcool, il est coincé entre une femme nymphomane qui l’a trompé allègrement avec son éditeur (ce serait là une des clés de son éphémère réussite littéraire !), revient à son lit, le trompe encore avec un touriste de passage pour mieux renouer avec son riche vendeur de livres ; un père, lui aussi délaissé par sa femme pour convoler avec un riche Arabe qui a perdu la mémoire et passe son temps à rejouer les cassettes des discours historiques du roi marocain Hassan II ; un fils dont il doit honorer les dépenses mais qui semble plus à l’aise avec l’éditeur dont il s’avère être le fils biologique en fin de compte ; et enfin une amante critique littéraire de son état qu’il ne réussira pas à conserver et qui finira par le laisser tomber pour se réfugier dans les bras plus convenables d’un directeur de revue.

On couche beaucoup, on boit trop dans ce Best-Seller, tous les coups sont permis dans cette manière de petite jungle littéraire où les critiques sont capables de porter aux nues le signataire d’un roman qu’ils n’ont même pas lu.

Pourtant le destin qui s’acharne ainsi à coups répétés sur Bachir Bachir, aussi appelé B. B. pour la circonstance, finit par lui esquisser un sourire. Lors d’une soirée tumultueuse dans la résidence luxueuse d’Annassi, il subtilise un manuscrit qu’il croit être le prochain roman de son rival qui meurt à point nommé cette nuit dans un accident de voiture. Le voici en possession de son texte au succès assuré et pourtant… Les Chants du Maldoror de Lautréamont dont la « fluide perfection (lui) causait une douleur physique » sera le dernier obstacle à son rêve. Il devra se contenter de gérer un petit commerce et d’un message d’anniversaire de son fils.

Même si une bonne partie de l’intrigue est ainsi dévoilée, le roman se lit très facilement grâce à des rebondissements incessants, un rythme alternant les scènes intimistes et les règlements de compte entre auteurs, critiques et éditeurs et promettant jusqu’au dernier paragraphe un retournement inattendu ou espéré de la déchéance de l’écrivain. Mais la conclusion est bien énoncée au détour d’une énième mésaventure funeste : « Le destin en avait fait un pitre, un loser suprême, ne lui accordant même pas la primeur d'un vol. Il avait fallu qu'il soit le plagieur d'un plagiat. »

 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Best-Seller de Réda Dalil, Le Fennec, 2016, 304 p.
 
2017-10 / NUMÉRO 136