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Syrie : le miroir brisé


Par Henry Laurens
2017 - 04

L'auteur est un vieil ami de la Syrie. Il s'y est rendu régulièrement depuis 1980. Le terrible drame que connaît aujourd'hui ce pays est pour lui une affaire personnelle, une souffrance qui alimente sa colère. Il nous livre ici un parcours historique ou plutôt un parcours amoureux de la Syrie avec en permanence un retour sur son abominable actualité. Il ne s'agit donc pas d'un ouvrage de recherche académique mais plutôt une entreprise de mieux faire connaître la très longue histoire de la Syrie à un public français qui n'a qu'un savoir lacunaire sur ce sujet.

Il débute son périple par l'histoire de Saul de Tarse sur le chemin de Damas, ce qui lui permet d'évoquer les premiers temps du christianisme et sa séparation d'avec le judaïsme. Il évoque ensuite la naissance de la communauté maronite dans la vallée de l'Oronte et l'existence aujourd'hui des nombreuses Églises chrétiennes de différents rites. Puis c'est le tour des musulmans avec les splendeurs du califat omeyyade de Damas. Il nous rappelle que la Syrie devient la terre des derniers affrontements dans l'apocalypse islamique. Dans la guerre actuelle, l'État islamique mobilise ses soutiens en se présentant comme l'instrument de l'accomplissement des prophéties tandis que le pouvoir iranien justifie son intervention par la défense des lieux saints chiites menacés de destruction : « Terre de la fin des temps, le “pays de Cham” semble l'être devenu pour le plus grand malheur de ses habitants. »

L'évocation des croisades permet de souligner l'importance de la légende de Saladin. En dernier lieu. Hafez el-Assad se revendiquait de lui : « Assad ne retient de Saladin que l'ambition hégémonique à l'échelle régionale en l'amputant de son objectif de libération collective. » Plutôt que le libérateur de Jérusalem c'est Moawiya, le fondateur des Omeyyades, qui inspire Assad dans son obsession dynastique. Le temps des Mongols et des Mamlouks rappelle que la doctrine de combat d'Ibn Taymiyya n'a été forgée qu'après que la menace existentielle des Francs et des Mongols ait été conjurée : « Il n'agite l'épouvantail extérieur que pour mieux concentrer ses coups contre l'“Ennemi intérieur” à l'Islam, d'où sa popularité actuelle sur les sites jihadistes obsédés par la liquidation des “mauvais” musulmans. »

Les Ottomans et les échelles du Levant conduisent à l'évocation des splendeurs d'Alep qui contrastent avec la destruction d'aujourd'hui des quartiers anciens par le régime de Bachar et ses alliés. Le génocide arménien de 1915 explique pourquoi les Arméniens cherchent la protection des nationalistes arabes contre les Turcs et les Kurdes, et aujourd'hui contre les islamistes. Mais l'arme de l'extermination par la faim est maintenant utilisée par le régime de Bachar contre sa population et contre les Palestiniens du camp de Yarmouk. 

Le Mandat français trouve aussi une continuation paradoxale dans ce régime qui manipule les minorités et use de la répression aveugle contre les populations : « La révolution syrienne poursuit, sous les mêmes couleurs, le combat pour l'émancipation lancé sous le Mandat français. Les troupes fidèles à Assad se comportent d'ailleurs avec la brutalité d'une armée d'occupation. »
 
Ce parcours amoureux se termine par le contexte diplomatique de l'après Seconde Guerre mondiale jusqu'à nos jours. Il s'est exprimé dans la douleur de notre temps présent mais aussi dans l'espérance de voir un jour ce pays tant aimé se relever.

Jean-Pierre Filiu nous livre ainsi une évocation personnelle de la longue histoire de la Syrie et de sa tragédie actuelle. À chaque ligne, on ressent son amour pour ce pays et son implication dans la cause d’aujourd’hui. Qu'il en soit remercié.

Henry Laurens
 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Le Miroir de Damas, Syrie, notre histoire de Jean-Pierre Filiu, La Découverte, 2017, 288 p.
 
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