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L’Iran, ce double inconnu


Par Fifi Abou Dib
2017 - 09


Plus qu’une femme de lettres, Nahal Tajadod est une érudite issue d’une famille d’érudits, docteure en chinois, spécialiste du bouddhisme, du christianisme en Iran, ainsi que du poète Rumi, de Mani et du manichéisme. Cette Iranienne était partie poursuivre ses études à Paris, en 1977. Elle n’était plus jamais revenue vivre dans son pays. La révolution islamique de 1979 avait semé aux quatre coins du monde toute une génération d’Iraniens éduqués, cultivés, polyglottes, qui n’ont rien vu venir et qui depuis, vivent dans la nostalgie d’un pays qu’ils n’ont pas revu depuis plus de quarante ans. Parfaitement intégrée en France, épouse de l’écrivain et acteur Jean-Claude Carrière, Tajadod vit moins, pour sa part, dans le regret d’un pays disparu que dans la ferveur de faire connaître la nature profonde du peuple iranien, si différent de ses dirigeants.

Golshifteh Farahani fait partie, de son côté, d’une dernière fournée d’exilés, celle du Mouvement vert qui, dès 2008, a incité les opposants d’Ahmadinejad à fuir le pays. La sublime actrice refuse une carrière de star voilée en Iran pour tenter sa chance à Los Angeles. Dans Mensonges d’État de Ridley Scott, elle est cette beauté bouleversante qui fait chavirer un DiCaprio, agent de la CIA infiltrant les réseaux islamistes. Soumise au harcèlement des autorités iraniennes, elle finit par choisir le départ et s’installe à Paris. En 2012, nominée au César du meilleur jeune espoir, elle montre un sein dans une vidéo, comme un pied de nez aux ayatollahs de tous poils.

Il n’en faut pas plus pour Nahal Tajadod pour s’intéresser de près à cette jeune rebelle qui a grandi dans un Iran si radicalement différent de celui qu’elle a elle-même connu. La mère de Tajadod était auteur de théâtre. Ses pièces se jouaient à Persépolis. Elle était l’amie de Peter Brook. Le père de Golshifteh Farahani est metteur en scène, ce qui place ces deux femmes d’exception sur un territoire commun. Ensemble, elles remplissent les pointillés. Chacune comble la part d’inconnu de l’autre, autour de cet Iran à deux visages mais dont la nature fondamentale reste inchangée. Il résulte de cet échange un livre attachant, Elle joue, publié par Nahal Tajadod en 2012 chez Albin Michel. « Jouer », au pays des ayatollahs comme au pays du shah, où tout le monde ment pour éviter les sanctions du régime, c’est encore, paradoxalement, le meilleur moyen de dire la vérité. Y défilent tous les interdits et la manière de les contourner, pornographie, tchador, alcool, drague, cinéma, objets culturels de toutes sortes, sanctions, harcèlement, liberté, soumission et rébellion. En marge de ces pressions, le peuple iranien se dévoile avec ses belles traditions, son sens naturel de l’entraide et de la solidarité, prêt à vous céder son parapluie s’il pleut, à vous conduire à l’hôpital si vous avez une égratignure. Que s’est-il passé pour que les femmes cristallisent à ce point l’opposition du nouvel Iran à toute trace de culture occidentale ? Dans les pages de ce livre inracontable, tissé de confidences et de souvenirs, de violence, de tristesse, de considérations poétiques sur l’exil, mais aussi de moments désopilants, se rencontrent deux générations victimes du rythme désordonné de l’histoire. Précipitée à la vitesse grand V dans un futur auquel elle n’était pas préparée, la société qu’a connue Nahal Tajadod a vécu un violent retour de manivelle dont souffre aujourd’hui celle de Golshifteh Farahani, projetée de son côté dans un traditionalisme obscurantiste. Pour survivre, il ne leur reste qu’à jouer.
 
 BIBLIOGRAPHIE
Elle joue de Nahal Tajadod, Albin Michel, 2012, 381 p.
 

 
 
D.R.
 
2017-09 / NUMÉRO 135