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2013-06 / NUMÉRO 84   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Les tourments du survivant


Par Charif MAJDALANI
2012 - 07
Jean-Noël Pancrazi est né en Algérie, il y a passé son enfance et a été obligé d’en partir dans le déchirement de l’adolescence, avec ses parents, en 1962, lors de l’immense exode des pieds-noirs. C’est donc peu dire que ce pays hante son œuvre. Mais pas n’importe comment et pas sur le mode de la douce nostalgie. Ce sur quoi l’éminent écrivain revient inlassablement, ce avec quoi il n’a pas fini de se débattre, c’est le souvenir des derniers temps de la présence française en Algérie, des temps où avec la phase terminale de la guerre s’ouvrait béante la période calamiteuse de l’exil pour des milliers de familles. Cette époque correspond aussi et surtout à celle de la fin de son enfance, ce qui ne fait que raviver des souvenirs très chers mais souvent aussi liés à des événements atroces, à la violence, la haine, et au sentiment que tout un monde et une patrie intime étaient en train d’être à tout jamais perdus.

Cette fin d’une enfance liée à la fin d’une époque, Pancrazi l’évoque toujours par le biais d’une histoire particulière. Dans Madame Arnoul, on s’en souvient, c’était à travers l’histoire d’une jeune veuve rêveuse et silencieuse, soupçonnée par sa communauté de collaboration avec les Arabes. Dans La Montagne, publié en février dernier et qui vient juste de recevoir le prix Méditerranée, c’est une histoire terrible qui fait affluer le passé, celle de la randonnée qu’entreprennent en cachette de leurs familles un groupe de jeunes collégiens français du bourg de Bordj Bou Arréridj. Croyant naïvement que la guerre semble s’essouffler, confiants dans ce que leur raconte le conducteur de la camionnette d’une minoterie auprès de qui ils embarquent, ils partent un jour dans la montagne (dans les Aurès, et c’est tout dire) pour ramasser des scarabées et pique-niquer. Piégés en réalité, et entraînés sournoisement dans un terrible guet-apens, ils n’en reviendront jamais, sinon sous forme de cadavres mutilés.

Cet épisode, Pancrazi ne le raconte pas directement, mais seulement à travers le regard, puis le souvenir obsessionnel qu’en garde son narrateur, que l’on soupçonne fortement d’être un double de lui-même. Or ce narrateur est en fait un camarade des enfants martyrs, le fils du comptable de la minoterie d’où ils partent pour leur mortelle randonnée. C’est un membre de leur groupe mais qui, le jour de la promenade fatale, refuse de se joindre aux autres, reste en ville mais tarde à alerter les grands sur ce qui est bel et bien un drame en train de se nouer. Il ne pourra ensuite qu’assister aux recherches puis au retour des corps, à la souffrance des parents des enfants martyrs et aux représailles absurdes de l’armée et de ses supplétifs contre les autochtones. Tout cela, évidemment, sert à dessiner de la manière la plus saisissante, le portrait d’un monde crépusculaire, la lente agonie d’une époque, sa progressive et inéluctable marche vers l’abîme. Dans la langue superbe qu’on lui connaît, dans des phrases ressassantes, obsessionnelles, pleines toujours d’une sombre et dure beauté, dans de longs tableaux comme autant de lancinantes mélopées qui se succèdent et se superposent grâce à des procédés de coupes et de montages très habiles, Pancrazi rend presque tangibles l’air et l’ambiance, le climat et la tessiture la plus fine des sentiments des hommes au milieu de cette déroute terrible, et aussi l’inexorable marche des choses vers la fin d’un temps et le début d’un autre. C’est ainsi que l’on voit comment, durant les mois qui suivent l’événement, tout semble se raréfier, la vie, les loisirs et les hommes eux-mêmes. L’école de la petite ville où tout cela se passe se vide, les rues et les cafés des quartiers européens aussi, l’ambiance devient glauque, les nuits sont pleines de coups de feu, les départs commencent à devenir de plus en plus fréquents, jusqu’au moment où la liesse de l’indépendance scelle la fin définitive d’un univers déjà aux abois depuis pas mal de temps et annonce le commencement de l’exode des populations européennes.

Mais évidemment, La Montagne n’est pas uniquement le récit de la fin d’un monde. Il raconte aussi ce qui vient après. Non seulement pour les milliers de familles rapatriées et qui se retrouvent dans une France qui ne les reconnaît pas, les renie et les rejette (le portrait du père, revenu le dernier d’Algérie après avoir en vain tenté de s’y maintenir après l’indépendance, est en ce sens éloquent), mais aussi pour le narrateur lui-même, que le souvenir de ses camarades morts marquera à jamais. Passant progressivement du récit d’une expérience collective à celui d’une expérience individuelle et intime, Jean-Noël Pancrazi décrit ainsi toutes les séquelles qu’auront eues sur sa vie et sur son comportement les souvenirs de l’épisode des petits morts. Son statut de survivant, le sentiment de culpabilité traîné durant toute une existence, mais aussi la permanente envie de disparaître ou encore l’incapacité à être là pour les êtres chers au moment où ils en ont besoin, comme par une intériorisation de l’attitude initiale de non-assistance aux copains partis sans retour, tout cela infléchira pour toujours son caractère et ses actes, preuve s’il en fallait que les principales incidences des événements historiques ne sont pas seulement celles qui touchent la marche des peuples et le destin des nations, mais aussi, de manière plus imperceptible et infiniment plus douloureuse, celles qui marquent les individus au plus intime d’eux-mêmes.



 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
La Montagne de Jean-Noël Pancrazi, Gallimard, collection Blanche, 2012, 90 p.
 
2013-06 / NUMÉRO 84