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2013-05 / NUMÉRO 83   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Bons baisers de Vienne, dans le brouillard


Par Jabbour DOUAIHY
2012 - 07


Un jeune comédien anglais, Lysander Rief, 27 ans, interprète de Shakespeare ou de Strindberg, se rend à Vienne en 1913 pour tenter de trouver chez le docteur Benseimoun une solution à un problème d’« anorgasmie » (comprendre que l’érection n’est pas suivie d’éjaculation). Pourtant ce n’est pas le disciple de Freud (que le héros croise personnellement dans un café, fumant le cigare et se moquant de la théorie du « parallélisme » de son disciple) qui lui trouvera le remède, mais une énigmatique « sculptrice » envoûtante et quasi hystérique répondant au nom de Hetti Bull et mariée de surcroît à un peintre ombrageux et jaloux. Le recouvrement sexuel de l’Anglais se fera au prix d’une grossesse et d’un enfant hors mariage qu’il ne pourra jamais voir…

Cette ouverture sur la Belle Époque et ses capitales est décidément prometteuse, enrichie de la psychanalyse et de tous les beaux-arts réunis (le héros principal est lui-même aussi poète à ses heures perdues, avec des parents eux aussi acteurs), abordant le monde avec optimisme et ne faisant entrevoir qu’un danger d’une toute autre nature que celui qui guettait le monde au début de cette deuxième décade du XXe siècle : sous la surface de l’univers agréable où tout le monde sourit poliment, coule un fleuve sombre et puissant . « - Quel fleuve ? - Le fleuve du sexe. » Pourtant ce qui semblait au départ une intrigue du cœur plus à coups de secrets de divans que d’alcôves, accélérée par des règlements de comptes amoureux, vire avec l’entrée des pays européens en guerre à une histoire d’une toute autre nature : Lysander Rief qui a été lâchée par son amante et incarcéré pour « viol » à Vienne se retrouve, par l’intermédiaire des services secrets britanniques, au cœur d’une complexe histoire d’espionnage. William Boyd, né à Ghana en 1952 et qui avait publié son premier roman Un Anglais sous les Tropiques en 1981, revient dans L’attente de l’aube sur des thèmes qui lui sont familiers, comme l’espionnage ou la guerre de 14-18. Pourtant, dans son dernier roman traduit par Christiane Bresse, on se retrouve comme devant un diptyque. Une deuxième histoire prend le relais de la première qui avait pour décor Vienne et le lecteur voit surgir, entre Londres et le front de guerre en France, de nouveaux protagonistes, espions hauts en couleur, une mère au passé mouvementé, militaires de carrière, un oncle homosexuel et son ami africain noir, et où à part Lysander, les personnages du premier volet deviennent de simples comparses. L’interprète de Mademoiselle Julie est chargé d’intercepter l’espion haut placé dans la hiérarchie militaire qui passe aux Allemands toutes les informations sur les mouvements de troupe, mais pour mener à bien son entreprise, il doit « se faire tuer » au combat et son décès sera bel et bien annoncé pour qu’il profite après de la meilleure couverture possible… Tout ne s’éclaire pas pour autant et la vérité restera très relative, surtout que le héros a la vocation de l’indéfini : « …Un homme qui préfère les franges et les marges des rues de la ville, ses pourtours flous, là où il est difficile de dire exactement quoi est quoi, et qui est qui. Mr Lysander Rief ressemble à quelqu’un de bien plus à son aise dans la froide sécurité de la nuit, à un homme plus heureux dans le confort douteux de la nuit. » Boyd ne lâche pas entièrement la fiction « littéraire » et psychologique au profit d’un polar bien ficelé. On le verra à l’œuvre avec bien plus de contraintes avec le nouveau James Bond qu’il est chargé d’écrire.

William Boyd raconte ses histoires avec un rythme et une magie qui font de la lecture un plaisir intarissable suspendu au fil rapide des pages qu’on ne voudrait pas quitter. Une maîtrise de l’attente combinée allégrement à un art raffiné du portrait, avec un ajout de dialogues quasi enregistrés et même de poèmes, le tout baignant dans une étonnante légèreté. On a rarement ce désir de vouloir continuer la lecture une fois le livre refermé.


 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
L’attente de l’aube de William Boyd, Seuil, 2012, 411 p.
 
2013-05 / NUMÉRO 83