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2018-11 / NUMÉRO 149   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Ombres et lumières


Par Stéphanie Jabre
2007 - 02


Par petites touches, avec des phrases courtes et ironiques qui semblent souvent coupées en plein élan, Hyam Yared construit un roman inscrit dans ce que nous pourrions appeler une réalité fictive: le cadre du récit est bien Beyrouth au moment des manifestations de 2005, mais c’est aussi un petit théâtre de la ville où le personnage principal est la seule actrice d’une pièce sans scénario, dont le metteur en scène est absent. Pour l’aider à improviser son texte tous les soirs devant le public, il y a une armoire remplie d’ombres d’une part et de l’autre Saad el Nour, le technicien son et lumière dont la fonction dans le roman est essentielle, puisque ce n’est que grâce à lui que peuvent nous apparaître les personnages de la pièce, qui ne sont que des ombres.

Sentiment d’irréalité donc – tout est jeu d’ombres et de lumière – qui se rattache étroitement à l’univers du théâtre: le metteur en scène n’a pas de visage, il faut laisser son ombre au vestiaire avant d’entrer comme on laisserait son manteau, les ombres prennent vie, deviennent des personnages à part entière… même le temps n’est plus un repère tant les durées sont imprécises et la chronologie floue Mais face à ce monde poétisé, l’écrivain raconte aussi un monde tristement réaliste, celui de la société libanaise d’aujourd’hui, avec son hypocrisie et ses tabous.

À travers ces deux mondes, se profilent les deux thèmes essentiels du roman. Le théâtre est ainsi le lieu de la quête de soi. L’armoire, c’est l’actrice elle-même et les ombres représentent chacune une part profonde de sa personnalité dont, à mesure que le temps passe, elle découvre la complexité et la multiplicité. Elle se retrouve ainsi confrontée à l’ombre de sa mère, aux traumatismes de son enfance, aux femmes qu’elle a été tour à tour ou simultanément : la femme mariée, la prostituée, la nymphomane… Avant d’entrer sur scène, elle doit laisser son ombre au vestiaire, c’est-à-dire oublier sa doublure familière, ce qu’elle pense être, pour découvrir petit à petit ce qu’elle est réellement.

À partir de ces histoires imaginées, l’écrivain peut aborder le second thème essentiel de son roman: la révolte. Hyam Yared brise les tabous et traite explicitement de thèmes comme le viol, l’homosexualité, l’échangisme et la prostitution – et ce, sur une scène de théâtre, comme un pied de nez à la censure. C’est alors, parallèlement à la fiction, une plongée dans la réalité la plus banale et la plus misérable d’une société libanaise où la femme n’a aucun droit. Chaque histoire est une critique, une dénonciation des normes d’une société attachée à ses traditions.

L’Armoire des ombres raconte de manière originale le combat du personnage principal, combat intérieur, personnel entre une identité qui est comme un masque que veut lui imposer la société libanaise (représentée par le personnage de la mère) et son identité propre qu’elle reconstitue tout au long de la pièce grâce aux ombres qui sortent, l’une après l’autre, de l’armoire. Un premier roman courageux, qui bouscule les conventions.

 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
L’Armoire des ombres de Hyam Yared, Sabine Wespieser, 2006, 160 p.
 
2018-11 / NUMÉRO 149