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2018-07 / NUMÉRO 145   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Enquête d’identité


Par Georgia Makhlouf
2016 - 05
Khaled Osman s’est d’abord fait connaître comme traducteur, un traducteur prolixe et talentueux puisque son travail a été primé à diverses reprises notamment par l’Académie française qui lui a décerné un prix en 1988 pour ses traductions de Naguib Mahfouz. Et le grand prix du roman arabe a récompensé, en 2009, sa traduction du roman de Gamal Ghitany Les Poussières de l’effacement. Osman a fait ses débuts de romancier en 2011 avec Le Caire à corps perdu, récit du retour au pays, après plusieurs années d'éloignement, d’un Égyptien installé depuis longtemps en Europe. Peu après son arrivée au Caire cependant, un incident imprévu va provoquer son amnésie et l'obliger à partir à la recherche de lui-même. Il entreprend ainsi une véritable enquête pour retrouver son identité. Curieusement, ses souvenirs les plus précis sont ceux qu'il a gardés des poèmes arabes qui ont marqué sa sensibilité... Ce rappel n’est pas inutile car son nouveau roman La Colombe et le moineau qui vient de paraître et qui est en lice pour le prix littéraire de la Porte Dorée, entretient plus d’un lien avec le précédent. On y retrouve un Égyptien installé en France, Samir, et qui semble avoir rompu les liens avec son pays, même si cette rupture volontaire est en réalité à la source de son mal de vivre. Samir a néanmoins gardé des liens puissants avec l’héritage culturel arabe qu’il enseigne à l’université. L’action se situe durant les mois du récent soulèvement populaire qui a accompagné la révolution égyptienne.

Le roman s’ouvre sur un coup de fil reçu par Samir et qui l’informe que son frère jumeau, Hicham, resté au pays, se trouve à l’hôpital et qu’il réclame que l’on transmette à Samir sa requête : celle de revenir au Caire avec une dénommée Lamia. Samir fait part de ce coup de fil à sa compagne Hélène sur un ton évasif, minimisant le tremblement de terre intérieur que cet événement provoque en lui. Mais elle ne s’y trompe pas et relève à quel point il est curieux qu’il évoque son frère comme une page de sa vie déjà tournée, comme « une référence bibliographique qui serait devenue tout à coup obsolète ». Et en effet ce coup de fil est non seulement le point de départ d’une enquête quasi policière pour retrouver la trace de la fameuse Lamia, ancienne compagne de Hicham venue elle aussi en France à la recherche d’une liberté dont les femmes sont évidemment privées en Égypte, mais il est également le déclencheur d’une quête intérieure à la faveur de laquelle Samir va s’interroger sur son identité profonde. Car Samir a en partie renié son passé et l’héritage d’une Égypte engluée dans le sous-développement et l’immaturité politique, conséquences de longues décennies de dictature, mais il a également rompu avec sa famille pour des motifs sans doute moins nobles qu’il n’y paraît à première vue. L’enjeu du roman est donc le dévoilement du « péché originel » de Samir, qu’il se cache autant à lui-même qu’à la belle Hélène. Mais aussi la réflexion sur les identités clivées entre fidélités aux appartenances traditionnelles et désir d’émancipation et de participation à la culture du pays d’accueil. Le regard porté par les Français sur l’islam et le monde arabe est aussi interrogé, quoique parfois de façon trop simple.

L’érudition de l’auteur enrichit le roman de pages très documentées, notamment à propos de l’expédition de Bonaparte en Égypte dont Samir a fait le sujet de sa thèse, mais qui s’avèrera être aussi à la source de sa brouille avec son jumeau. Les échanges entre Samir et Hélène tournent eux aussi fréquemment autour de poèmes-phares de la culture arabe, classique ou contemporaine, et sont l’occasion d’analyses fines et pertinentes ; même si l’on peut regretter que l’érudition prenne parfois le pas sur la dimension proprement romanesque et dédouane l’auteur d’un travail plus approfondi sur ses personnages et leurs motivations. La narration n’en reste pas moins élégante et fluide et se termine sur une note d’optimisme mesuré, avec la détermination de Samir à se situer non du côté de « l’Histoire déjà écrite » mais du côté de « ceux qui sont bel et bien en train de l’écrire, ici et maintenant ».


 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
La Colombe et le moineau de Khaled Osman, Vents d’ailleurs, 2016, 175 p.
 
2018-07 / NUMÉRO 145