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2017-12 / NUMÉRO 138   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Le sans nom et l’innommable


Par Fifi Abou Dib
2017 - 03
Grand blond, cheveux longs, discrète balafre à la joue gauche, Marcus Malte a indéniablement de la gueule, une gueule de highlander ou de cap-hornier. Mais ce n’est pas cela qui a séduit les dames du Fémina qui lui ont accordé leur prix en octobre. Ce n’est pas non plus un de ces romans policiers dont il a le génie et qui ont déjà tressé ses lauriers d’écrivain. C’est ce livre étrange, Le Garçon, livre monde et livre des commencements, conte initiatique dans lequel se fondent et se confondent Genèse et Apocalypse, véritable gourmandise littéraire que l’on savoure en ralentissant le temps de lecture, en repoussant le mot de la fin.

Le Garçon n’a pas de nom. C’est à peine pubère qu’on le croise, la première fois, transportant sur son dos sa mère mourante pour l’emmener face à la mer, selon ses vœux. Et puis l’incinérant comme elle le lui a appris, et poursuivant son chemin. Le Garçon n’a jamais connu d’autre humain que cette mère. Il ne sait pas parler. Encore moins lire ou écrire. C’est une sorte d’enfant sauvage, doué pour grimper aux arbres, solide, agile, furtif, bon chasseur.

Sa petite histoire s’insère dans l’histoire du monde qui est essentiellement, sur la période que traverse le roman, l’histoire de l’Europe. De 1908 à 1938, le garçon aura le temps de comprendre que la vie est faite de « nombre de ravages et quelques ravissements ». Dans son errance il croise le destin de Brabek, un lutteur de foire qui se fait appeler l’Ogre des Carpates. Brabek apprend à l’enfant ce qu’il sait de la vie et des hommes, l’embarque dans son propre voyage au hasard duquel il lui arrive de jouer, dans une saynète de Noël, le Ravi de la Crèche. Mais Brabek meurt et le garçon continue tout seul, à bord de la roulotte du forain et avec son cheval pour seul compagnon, cette route au fil de laquelle se déroule une bonne partie de la mémoire littéraire, musicale et artistique de l’auteur.

Il est renversé par une voiture à moteur, la première qu’il ait jamais vue de sa vie. Accident heureux dont il sortira non seulement vivant, mais qui lui offrira une nouvelle naissance, une petite famille, la découverte de la musique, de Chopin et de Mendelssohn auquel il devra premier prénom : Félix. Bientôt il s’éprendra d’Emma et leur amour sera réciproque. Son silence invite aux confidences. Le garçon est un confessionnal vivant. La jeune femme est un puits de culture et de références musicales et poétiques. L’érotisme est entre ces deux-là d’une brûlante élégance. Des vers que l’on croyait émoussés retrouvent leur splendeur, brillamment cités dans le contexte opportun. Des airs que l’on croyait familiers, comme ce Nocturne n°13 de Chopin, se font à nouveau lancinants, décrits dans leur moindre contrepoint. Pour l’heure tout n’est que bonté, générosité, bienveillance.

Mais bientôt un chapitre s’ouvre sur un arbre généalogique. Il décline avec humour les familles régnantes d’Europe et de Russie. Leurs liens de parenté sont si étroits que la guerre qui va éclater au lendemain de l’assassinat de l’Archiduc François Ferdinand d’Autriche est réduite à une grande affaire de famille. La grande lessive de tout ce linge sale au prix des souffrances inouïes des troufions a des accents que l’on retrouve chez Cendrars, ce même Cendrars qui fait une apparition en caméo, bras coupé, quelque part vers la fin du livre. Céline n’est pas loin non plus, ni Homère, ni Melville, et Prométhée est partout. Mais on en a déjà trop dit.


 
 
D.R.
Le Garçon n’a jamais connu d’autre humain que cette mère. Il ne sait pas parler. Encore moins lire ou écrire.
 
BIBLIOGRAPHIE
Le Garçon de Marcus Malte, Zulma, 2016, 544 p.
 
2017-12 / NUMÉRO 138