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Roman
Salman Rushdie, fils d’Ibn Rushd


Par Tarek Abi Samra
2017 - 03


L’imagination, mère du rêve et de toute créativité, est également la source du mensonge, de la destruction et des cauchemars, semble nous dire Salman Rushdie dans son nouveau roman Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, une sorte de conte philosophique à la Candide, mais débridé, jubilatoire, et qui s’inspire de traditions aussi différentes que les Milles et une nuits, les super-héros des bandes dessinées, la science-fiction, la philosophie islamique et les films de catastrophes américains.

Résumer l’intrigue est une gageure, tant ce roman bien traduit par Gérard Meudal grouille de personnages, tant les récits enchâssés y prolifèrent. Tout commence par une dispute philosophique entre deux grands penseurs musulmans : Ibn Rushd (Averroès), le célèbre commentateur d’Aristote, que Rushdie présente comme un héros du rationalisme contre le fanatisme, et Al-Ghazâlî, théologien mystique et dogmatique qui, dans son ouvrage L’Incohérence des philosophes, entend détruire toute pensée philosophique au profit de la Révélation. C’est le conflit éternel entre la raison et l’obscurantisme religieux, que l’auteur connaît de première main à cause de la fatwa dont il fut l’objet. D’ailleurs, ce que Rushdie dit d’Ibn Rushd, « discrédité (…) en raison de ses idées libérales que ne pouvaient accepter les fanatiques berbères », s’applique plus à lui-même qu’au philosophe : « Il était (…) une sorte d’anti-Schéhérazade (…), exactement l’inverse de la narratrice des Mille et une nuits : ses histoires à elle lui sauvaient la vie alors que les siennes lui mettaient sa vie en danger. »

Mais le cours de l’Histoire va s’infléchir lorsque Dunia, une princesse jinnia (ou djinn femelle) venue sur terre sous apparence humaine, s’éprend d’Ibn Rushd et lui donne un grand nombre d’enfants dont les descendants vont se disséminer sur toute la surface de la terre. Et puis, quelques huit siècles plus tard, vers l’an 2000, les deux philosophes qui ne sont plus que poussière, reprennent leur dispute qui se transformera en une véritable guerre apocalyptique : Al-Ghazâlî lâche sur le monde quatre djinns maléfiques qui vont tuer, détruire et semer la terreur afin de pousser les hommes à se tourner vers Dieu, tandis que Dunia, de retour sur terre, réactive les pouvoirs magiques de ses rejetons, les fils lointains d’Ibn Rushd, pour qu’ils la secondent dans sa lutte contre les forces des ténèbres. Ainsi débute le « temps des étrangetés » qui durera deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, c’est-à-dire mille et une nuits, et durant lequel se produiront, simultanément avec les massacres et les catastrophes naturelles, des phénomènes aussi bizarres que la lévitation de certaines personnes ou l’apparition d’un bébé doté du pouvoir de détecter toute corruption financière ou morale en infligeant au coupable une horrible maladie cutanée.
Tous ces événements nous sont relatés par l’un de nos descendants de l’an 3000 environ, un narrateur anonyme qui nous apprend que l’humanité du futur a su vaincre toutes ses illusions et superstitions : le fanatisme a complètement été éradiqué, il n’y a plus ni guerres, ni religions, ni dieux, et les hommes, à présent des êtres raisonnables et sages, cultivent leur jardin dans une atmosphère de sérénité universelle. Mais – bien sûr qu’il y a un « mais » – ils ont perdu leur capacité à rêver, même pendant leur sommeil. Ils sont devenus incapables de créer des fables et des fictions : « C’est le prix à payer pour jouir de la paix (…). » 

L’imagination qui crée nos plus belles fables est donc la faculté qui engendre également notre sauvagerie et nos conceptions les plus fanatiques. Autrement dit, le roman de Rushdie et les élucubrations d’Al-Ghazâlî sont des fictions qui puisent toutes les deux à la même source. Mais que cherche l’auteur à nous communiquer par le moyen de ce message très ambigu ? Que la lutte entre la raison et la superstition est sans fin ? Peut-être la morale secrète de la fable, c’est que la véritable guerre n’oppose pas la rationalité au fanatisme, mais un type de fiction à un autre, l’un visant à libérer les hommes en leur procurant du plaisir et de la joie, tandis que l’autre tente de les asservir par la peur.

 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits de Salman Rushdie, traduit de l’anglais par Gérard Meudal, Actes Sud, 2016, 320 p.
 
2017-04 / NUMÉRO 130