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2017-04 / NUMÉRO 130   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Éclore dans le chaos


Par William Irigoyen
2017 - 03
À la fin de Seul le grenadier, roman écrit en arabe en 2010 par Sinan Antoon, traduit en anglais par l'auteur lui-même (il est né d'un père irakien et d'une mère américaine) et publié trois ans plus tard dans cette version avant de l'être cette année en français, le personnage central du roman s'interroge : « Était-ce mon destin de me remettre sur le chemin que mon père voulait que je poursuive en marchant sur ses traces jusqu'au bout ? Mais qu'est-ce que le destin ? Je ne crois pas au destin. » Questionnement légitime quand on sait combien Jawad aura bataillé pour échapper à un travail que son géniteur et, avant lui, son grand-père ont toujours exercé : laveur de morts.

Une telle activité dans un pays qui passe sans cesse du bruit à la fureur (guerre du Golfe) très peu pour lui, même si la salle où l'on prépare les corps, selon le rite islamique, semble un temps envoûter le jeune homme : « L'endroit était un peu plus petit que je l'avais imaginé depuis ce moment où je m'étais tenu devant avec ma mère, longtemps auparavant. L'odeur du camphre et des feuilles de jujubier s'exhala. » Jawad n'a pas non plus envie de devenir chirurgien, carrière que son frère aîné, Ammouri, envisage avant de mourir au combat, le 17 avril 1988, au cours de la bataille d'al-Faw, alors que le pays est en guerre avec son voisin iranien.

Jawad veut absolument faire éclore sa fibre artistique. Il suit des cours à l'université, s'enthousiasme pour les cours de dessin de son professeur, Ismaïl. Appelé sous les drapeaux, celui-ci est bientôt contraint d'abandonner cet étudiant qu'il juge talentueux ainsi que ses camarades de promotion. Et puis il y a Rim dont le garçon tombe amoureux, femme belle, mystérieuse et fragile, victime de la violence de son mari, un militaire de haut-rang : « J'ai pensé crier haut et fort qu'il m'avait frappée, mais qui aurait cru que ce vaillant officier, deux fois décoré de la médaille du courage par le Président même, pouvait nuire à sa femme ? »

Ce roman raconte une tentative d'apprentissage à la vie dans un environnement où la situation politique du pays et la restriction de liberté contrecarrent absolument tous les plans : « Bagdad, cette vaste prison où l'on avait encore la possibilité de circuler librement, s'est réduite en une multitude de cachots collés les uns contre les autres, tous gardés par les milices. » Rim finit par disparaître du champ de vision de Jawad. Elle n'est pas la seule. Bassim, un de ses amis, meurt, tout comme son père, à la suite d'un bombardement. Alors le fils se voit enjoint par sa mère de laver le corps de celui qui lui a donné la vie. 

Cet acte réconcilie symboliquement les deux hommes qui avaient fini par ne plus se comprendre à mesure que Jawad disait vouloir échapper à l'itinéraire professionnel tracé par son père. Mais peut-on aussi facilement sortir des rails alors que le pays tombe de Charybde en Scylla, subit l'occupation américaine, les actes de terrorisme (mort de Sérgio Vieira de Mello, représentant de l'ONU à Bagdad, destruction du sanctuaire al-Askari, un des principaux lieux saints du chiisme...) et les difficultés économiques du quotidien ?

Dans cette obscurité grandissante, certains personnages apparaissent comme des lueurs d'espoir. Il y a d'abord Ghayda' qui, avec sa mère, vient s'établir sous le même toit que Jawad. La jeune femme tombe amoureuse de cet hôte dont elle va partager le lit mais avec lequel la relation demeurera pourtant distante. Et puis il y a Sabri Hassan Jassim, l'oncle communiste qui a fui le régime de Saddam Hussein et n'a cessé d'envoyer de l'argent à la famille durant l'embargo. Générosité dont est dépourvu l'opportuniste Sattar, beau-frère de Jawad qui, après avoir glorifié l'ancien raïs, se rallie à l'administration tout juste mise en place par Washington.

Incarnation de ce changement politique : Paul Bremmer, l'administrateur du pays qui supervise la mise en place d'un gouvernement où, écrit Sinan Antoon, « la mention de l'appartenance confessionnelle » accompagne le nom des ministres. Tout cela précède le cycle de violences que l'on sait. Avec, pour Jawad le chiite, des conséquences concrètes, tant au niveau professionnel que personnel, qui le conduisent à la conclusion suivante : « Je suis comme le grenadier, mais mes branches ont été toutes coupées, cassées et enterrées avec les cadavres. Mon cœur, lui, est devenu une grenade desséchée, qui bat au rythme de la mort et qui me lâche en tombant à chaque instant, dans un gouffre sans fond. »


 
 
 
2017-04 / NUMÉRO 130