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2017-05 / NUMÉRO 131   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Elle voulait changer de bonheur


Par Fifi Abou Dib
2017 - 04
«Que risque-t-on quand on risque tout ? », annonce le bandeau de couverture. « Emma, quarante ans, mariée, trois enfants, heureuse, croise le regard d’un homme dans une brasserie. Aussitôt elle sait », indique la quatrième. Mais que sait-elle, Emma, à ce moment-là ? On devine bien que la Bovary n’est pas loin, avec ce prénom que Grégoire Delacourt fera chanter tout le long de son nouveau roman : Emma comme « aima », comme le cœur d’Emmanuelle, comme Emma-nue-elle, comme ma nue… Car oui, l’auteur de La Liste de mes envies, 440 000 exemplaires vendus en 2012 et droits de traduction acquis par 27 pays, s’essaie cette fois à explorer le cœur et le corps d’une femme possédée par le démon de midi. Mais Emma Bovary n’est pas seule à prêter à notre Emmanuelle son envie de changer de vie, de mettre en danger son bonheur tranquille. Notre héroïne serait plutôt Blanquette. Oui, Blanquette, la chèvre de Monsieur Seguin, celle de la fable d’Alphonse Daudet. Fable plutôt que conte, parce qu’il y a une morale à cette histoire. 

Mais reprenons. Emma n’a pas à se plaindre, elle est « l’une de ces femmes heureuses ». Son mari, Olivier, concessionnaire BMW, épousé à 20 ans quand il en avait 24, est remis d’un cancer avec tout ce que cela suppose de courage à deux. Elle-même tient une boutique de vêtements pour enfants, ce qui ne l’empêche pas de se rêver romancière et d’aimer l’opéra. « J’écris pour me parcourir » dit la citation d’Henri Michaux en exergue. Est-ce la frustration de cette vie provinciale, sur le golf de Bondues, dans les environs de Lille ? À défaut d’écrire, la quarantaine venue et malgré un mari aimant, voire amoureux, et trois enfants dont une ado de seize ans, Emma éprouve un besoin inconscient de « se parcourir » et en tous cas de passer le turbo sur le tortillard de sa vie. Ici se pose un problème de vraisemblance. Peut-on tomber (ou plutôt « trébucher ») raide amoureuse d’un inconnu que l’on aperçoit au fond d’une brasserie en train de s’essuyer la bouche avec une serviette blanche ? Emma a pu. Comme dans un film de Claude Sautet, dans le brouhaha et les bruits de couverts de la brasserie André où elle s’arrête en rentrant chez elle, elle a le coup de foudre pour l’homme qui « pose sa fourchette d’argent, manche lourd, cabossé, et essuie délicatement sa bouche avec la serviette de coton blanc damassé ». Elle s’embrase. Elle est Phèdre : « Tout en moi tremble et s’affole. Je vais vaciller. » Elle va donc oser. Atteindre le point de non retour : « Je veux aller dans la montagne, Monsieur Seguin. » Elle ira. Elle vivra l’aventure avec Alexandre. Ils auront des moments exaltants en prenant la route des vins, où le vin jouera, avec les réminiscences du cinéma et la complicité de la musique, la partition de leur amour fou. La réalité, (l’autre nom du malheur ?) les rattrapera, mais ils auront connu « la joie ». Entre ce roman léger, inutilement surchargé d’aphorismes et de citations, et la main heureuse de La Liste de mes envies, on regrettera que le publicitaire en quête d’effets ait remplacé en Grégoire Delacourt le chantre ingénu du bonheur de vivre.


 
 
« Emma, quarante ans, mariée, trois enfants, heureuse, croise le regard d’un homme dans une brasserie. Aussitôt elle sait. »
 
BIBLIOGRAPHIE
Danser au bord de l’abîme de Grégoire Delacourt, J.-C. Lattès, 2017, 368 p.
 
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