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Un début dans la vie
L'écrivain britannique Graham Swift est l'auteur de plusieurs romans qui ont marqué la littérature anglaise contemporaine. Il est revenu récemment avec un beau petit roman intitulé Mothering Sunday. A Romance, un livre aussitôt traduit en français sous un titre identique ou presque, Le Dimanche des mères.

Par Charif Majdalani
2017 - 04
Le Dimanche des mères n'a rien à voir avec la fête éponyme célébrée de nos jours. Il s'agit d'une journée traditionnellement accordée par les familles aristocratiques anglaises à leurs bonnes et permettant à ces dernières d'aller passer quelques heures auprès de leurs parents. Dans le roman de Graham Swift, la jeune Jane Fairchild n'a pourtant pas de parents. Orpheline, et travaillant au service des Niven, elle n'aurait nulle part où aller en cette journée, si elle n'était l'amante secrète de Paul, le jeune, beau et désinvolte héritier d'une autre famille huppée, les Sheringham. C'est donc auprès de ce dernier, et quelques jours avant le mariage de Paul, qu'elle va passer cette magnifique journée du 30 mars 1924. La maison des Sheringham est vide. Pour la première fois les deux amants sont libres de leurs mouvements et de leur amour et passent une matinée en maîtres des lieux. Lorsque Paul part rejoindre sa fiancée, il laisse Jane comme si elle était chez elle dans la grande demeure où elle va passer ensuite seule un moment savoureux, à arpenter nue les pièces désertes qui ressemblent comme deux gouttes d'eau à celles des Niven où elle œuvre en tant que domestique. Puis elle repart à vélo et si cette journée d'immense liberté ne s'achèvera pas exactement comme elle le pensait, elle sera inscrite comme le début d'une nouvelle vie pour Jane dont on comprend au fur et à mesure que l'on progresse dans la lecture de ce bref et beau texte, qu'elle est devenue des années plus tard, une romancière célèbre.

Habilement construit autour d'un jeu de projections vers l'avenir qui montre l'ascension vers la célébrité littéraire de Jane Fairchild à partir de ce dimanche des mères, le roman de Swift n'en est pas moins d'abord une belle évocation d'une journée à la campagne, une journée dominicale printanière telle que la vivaient les aristocrates anglais du début du siècle. À ce moment pourtant, et après la Première Guerre mondiale, cette classe de la noblesse intermédiaire, jadis aisée, servie par une kyrielle de domestiques et possédant chevaux et domaines, est en difficulté. Le personnel est réduit, les chevaux ont disparu, et s'ils sont remplacés par des automobiles, on regarde désormais à la dépense. Et puis surtout, la guerre a provoqué une hémorragie et les héritiers, morts sur les champs de bataille français, ont laissé des familles sans succession. En revenant sur cette ambiance de décadence orgueilleuse, Graham Swift prend plaisir à évoquer un mode de vie ancien. Il s'arrête, comme en une série de tableaux de genre, sur les manières, les objets du quotidien, la mode vestimentaire et les habitudes d'un temps définitivement révolu. Le portrait de Paul s'habillant lentement devant Jane couchée nue sur le grand lit, la promenade de cette dernière dans la salle de bain de son amant reparti, la description des automobiles, du bruit de leur moteur ou de celui du téléphone, le contenu des bibliothèques de chaque demeure ou la manière de se comporter entre maîtres et serviteurs, tout est là pour refaire vivre fugacement le moment d'irrémédiable déclin d'un âge d'or, et tout cela dans le décor triomphal d'une magnifique et brillante journée de printemps dont l'écriture de Swift restitue toute la saveur.

Tout cela, qui en est à son crépuscule, est donc pourtant un commencement pour Jane Fairchild. Si Le Dimanche des mères n'ouvre que de brèves fenêtres sur l'avenir lointain où l'on voit Jane devenue une écrivaine célèbre, on comprend vite que le début dans la vie de cette dernière en tant que bonne est en fait le moment de la naissance de sa vocation. Femme peu ordinaire, Jane est passionnée par les livres, mais également par les mots. Le monde et la société qui se déploient sous ses yeux sont aussi en permanence un déploiement de mots qui désignent des états de conscience ou de situations que les gens de sa classe n'utilisent pas, mais dont elle va apprendre à faire usage au contact de ses maîtres. Amante d'un aristocrate, elle est surtout amante du langage de la classe de cet amant, un langage grâce auquel elle pressent que l'on peut penser le monde et se penser. Elle n'aura donc de cesse de chercher à s'approprier cette langue comme elle s'était approprié l'amant. Il lui faudra pour cela passer d'un statut social à un autre. Elle le fera. Et ce n'est pas un hasard si ce fameux dimanche des mères, elle est en train de lire Joseph Conrad. Conrad, comme elle, a changé de statut. D'immigrant, il est devenu anglais, et surtout, d'étranger à la langue anglaise, il en est devenu un maître. À son image, Jane Fairchild, de servante devient amante, et de bonne au parler rudimentaire, devient maîtresse non plus d'un homme mais d'une langue dont elle fera un instrument littéraire, c'est-à-dire un instrument capable de lui permettre de se penser et de se raconter.


 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Le Dimanche des mères de Graham Swift, traduit de l'anglais par Marie-Odile Fortier-Mazek, Gallimard, 2017, 144 p.
 
2017-12 / NUMÉRO 138