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2017-12 / NUMÉRO 138   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Lolita versus Dolorès


Par Rachel Ltaif
2017 - 08
Pascal Bugeaud revient. Après avoir relaté son enfance limousine dans Ma Vie parmi les ombres (2003), il s’est engagé, à 22 ans, dans la guerre libanaise pour devenir adulte et donc écrivain (La Confession négative, 2009) ; ce qu’il est devenu dans La Fiancée libanaise (2011). Il passe furtivement dans les vies de Sébastian et Rebecca dans Une Artiste du sexe (2013) et on voit son ombre dans Province (2015), pour être, finalement, un écrivain aux portes de la soixantaine qui a vécu, tout comme Richard Millet, la maladie et l’exil littéraire, la solitude, l’amour impossible et la mort, comme on le voit dans La Nouvelle Dolorès (2017), beau et troublant roman de la rentrée littéraire, qui paraîtra bientôt aux éditions Leo Scheer.

Double romanesque de Millet, Bugeaud, jamais séducteur mais souvent séduit par les femmes, est tombé amoureux de la célèbre cantatrice russe Nadejda Kononenko, qui a vingt ans de moins que lui. Ils se sont rencontrés lors d’un récital au château d’Orliac, dans le haut limousin, où le narrateur n’a pas le privilège d’accompagner la chanteuse au piano mais juste de lui « tourn(er) les pages » des partitions. La rencontre a lieu dans l’intimité orageuse de l’été limousin, et évolue lors d’une nuit d’amour dans la chambre de la chanteuse, qui finira « peu avant l’aube ».

Après cette première nuit, Bugeaud souffre de l’éloignement de Nadejda qui n’accepte de le revoir que très rarement. Il guettera, par la suite, le moindre signe de son amante, incarnation du fantasme ultime de la « Sainte Russie » : sa voix, c’est le monde des opéras de Tchaïkovski et des symphonies de Rachmaninov, ses yeux reflètent le gris bleu du lac Baïkal, son rire est celui des héroïnes de Tchékhov et de Tourgueniev. Il aime la voix et désire la femme aussi bien en français qu’en russe : il voudrait l’écouter dans les compositions de Poulenc et de Ravel, l’aimer plus profondément que le lac de Siom au bord duquel il est né, et la voir en héroïne de Nerval ou de Flaubert autant qu’en Tatiana ou en Anna Karénine.

Vladimir Nabokov, qui n’a jamais été pour Bugeaud – pour Millet non plus – un auteur de prédilection à l’instar de Gogol, Dostoïevski et Soljenitsyne, est significativement dénié dans La Nouvelle Dolorès. La Lolita milletienne, Dolorès, est la fille américaine de Nadejda et d’un ténor récemment décédé aux États-Unis. À 16 ans, elle est au comble de sa crise d’adolescence typique du XXIe (piercings, nonchalance, irresponsabilité, déception, pessimisme, refus, drogue et inculture) ; et elle est venue s’installer à Paris pour vivre avec sa mère. Le triangle Nadejda-Pascal-Dolorès ressemble, malgré tout, à celui de Charlotte-Humbert-Lolita (dont le nom véritable est Dolorès) de Nabokov. Nadejda demande à Pascal de donner à sa fille des cours de conversation en français tout en contrôlant, de loin, mais jalousement, leurs séances. Mais Pascal n’est pas Humbert, ni Nadejda Charlotte. Le narrateur est toujours amoureux de la mère mais celle-ci s’éloigne de plus en plus. Dolorès, semblable à Lolita, s’approche de Pascal et voit en lui un père possible bien qu’elle exhibe devant lui, volontairement ou non, son corps troublant d’adolescente. Pascal, qui vit un amour difficile, assiste tardivement à la complicité de la mère et de la fille unies contre un homme qui n’arrive pas à trouver sa place amoureuse.
L’apparition de l’éditrice, au neuvième chapitre, demandant à Bugeaud de continuer cette histoire « inachevée » nous ramène à la réalité d’une nouvelle commandée à Richard Millet pour un recueil intitulé Lolita, variations sur un thème (paru aux éditions Louison) où il est question de « convertir la devise littéraire russe », en ré-« interprétant un classique » littéraire. Richard Millet qui a largement dépassé le cap de la nouvelle finit par se confondre avec Pascal Bugeaud. Les séparer, en tout cas, c’est comme séparer deux pigments qui s’étalent sur une même palette : dès qu’on veut les distinguer l’un de l’autre, ils se dissolvent irrévocablement pour devenir le mystérieux personnage Bugeaud qui crée les œuvres milletiennes et qui se crée en elles. Bugeaud finit donc par rompre avec ces femmes. Deux ans plus tard, il retrouve Nadejda remariée, avec un petit garçon dans les bras, et, un peu plus tard, on le voit dans la chambre de Dolorès qu’il laisse endormie : rien ne s’est passé entre eux ; il lui laisse un mot près de son lit pour lui dire qu’il l’aime, mais paternellement. Dolorès serait ainsi une anti-Lolita comme Nadejda une anti-Charlotte, et donc de parfaits et purs personnages de Richard Millet.
 
 
BIBLIOGRAPHIE
 
La Nouvelle Dolorès de Richard Millet, Leo Scheer, 2017, 211 p. 
À paraître le 4 septembre 2017
 
 
 
D.R.
 
2017-12 / NUMÉRO 138