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2017-12 / NUMÉRO 138   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Ian McEwan : un polar shakespearien


Par Jabbour Douaihy
2017 - 08
Ian McEwan cite William Shakespeare une seule fois, dans la bouche du père de son narrateur, John Cairncross, poète et éditeur de poésie, dans une tirade de Richard II sur l’Angleterre « ceinturée par la mer triomphante » mais imprenable et qui ne recoupe en rien la trame de son dernier roman, Dans une coque de noix. Pourtant le célèbre dramaturge est très présent dans cette histoire de couple désuni du XXIe siècle dans le huis clos londonien d’un appartement où on fait l’amour, et si fréquemment, au milieu des détritus, du linge sale et des reliefs de repas.

D’abord et surtout par la perverse idée de complot fomenté dans les moindres détails entre la femme, Trudy en Gertrude écornée, et le propre frère de son mari, Claude, alias l’infâme Claudius. Nous voilà donc ou presque dans le royaume du Danemark. Cependant, l’enjeu, à défaut de trône ou de soif de pouvoir, n’est qu’un héritage foncier, un appartement dont le prix tourne autour d’un million de livres sterling. L’avidité est attisée par une improbable jalousie et le crime suscite des pulsions sexuelles entre les méchants protagonistes.

Tout cela aurait pu tourner au fait divers dans le chapitre de la cruauté, habituelle dans les romans de McEwan si ce n’était la présence d’un simple détail narratif. C’est que toute cette histoire est menée cœur battant par l’enfant à partir d’un drôle d’observatoire, le ventre de sa pernicieuse mère qu’il ne peut pourtant s’empêcher d’aimer (sic). Rien de mieux pour définir cette « instance narrative » que la description introductive que le locataire de l’utérus maternel fait de lui-même : « Me voici donc, la tête en bas dans une femme. Les bras patiemment croisés, attendant, attendant et me demandant à l’intérieur de qui je suis, dans quoi je suis embarqué (…). »

C’est pourtant le lecteur qui dérive dans cette progressive découverte de l’extérieur à partir de cette chambre noire où les états d’âme de la mère sont reconnaissables à son rythme cardiaque ou aux rasades de vin blanc qui semblent inonder le fœtus. L’idée est saugrenue mais on se laisse volontiers convaincre, au fil des pages, par la perspicacité de cette voix qui décode le monde à travers les différents bruits en collant l’oreille à la paroi abdominale et se cultive grâce aux lectures enflammées que faisaient son père à sa mère. Il saura démonter tout le complot avec ses préparatifs empoisonnés, de même que la suite de l’enquête menée par des policiers doués d’un flegme tout britannique. Apparaîtra aussi, dans le cours des choses, Élodie, vague réplique de la belle Ophélie et jeune muse du père à défaut d’être l’amour malheureux du fils. L’analogie avec la tragédie shakespearienne est encore artificiellement prolongée avec une apparition embrouillée du fantôme du père sur l’escalier séparant les deux étages du duplex.

La métaphore de la décrépitude (« Il y a quelque chose de pourri dans le royaume du Danemark ») dépasse les limites de l’appartement du crime pour désigner toute l’Angleterre et, pourquoi pas, le monde entier. Le résident aux longues oreilles écoute avec sa mère les informations qui sont autant de motifs pour le dissuader de « sortir » dans le monde : la guerre couve en Chine, l’Afrique perd ses enfants dans un génocide qui ne dit pas son nom, les océans sont pollués, le monde musulman sombre, l’antisémitisme, les nationalismes s’embrasent de plus belle.

Avec des digressions ou des méditations sur cette même condition humaine, Ian McEwan tente de freiner la diabolique progression du crime et les rebondissements de l’enquête qui finissent par envoûter le lecteur comme dans un excellent polar. Le dénouement ne viendra que pour mieux répondre à la lancinante question existentielle un peu déformée pour les besoins déclamatoires de ce Hamlet in utero : « Naître ou ne pas naître ? » De la réponse et ses conséquences dépendra le sort de ces pitres tragi-comiques. 

BIBLIOGRAPHIE
 
Dans une coque de noix d’Ian McEwan, traduit de l’anglais par France Camus-Pichon, Gallimard, 2017, 212 p.

 
 
 
© Nadav Kander / Télérama
« Me voici donc, la tête en bas dans une femme. Les bras patiemment croisés, attendant, attendant et me demandant à l’intérieur de qui je suis, dans quoi je suis embarqué. »
 
2017-12 / NUMÉRO 138