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2017-11 / NUMÉRO 137   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Le Manuscrit de Beyrouth
Le dernier roman de Jabbour Douaihy, Le Manuscrit de Beyrouth (Toubiʿa fi Beyrouth), paraîtra début octobre chez Actes Sud/L’Orient des Livres, dans une traduction de Stéphanie Dujols. Nous publions ci-dessous un chapitre où le héros Farid Abou Chaar, correcteur d’arabe, par besoin et par amour, s’attelle à l’héroïque tâche de l’écriture…

2017 - 09

 « La terre est une pomme rouge qui va sans se hâter »
 
Farid Abou Chaar écrivait debout – il avait entendu dire qu’en se tenant de la sorte, on restait en éveil. Il n’écrivait pas avec langueur, mais tous les sens embrasés. Il aimait s’imaginer comme un feu ardent quand il traçait des mots avec son stylo préféré, un Montblanc argenté à encre liquide. Il l’avait hérité de son père Halim, qui lui-même l’avait reçu en cadeau d’un parent, Souleiman Abou Chaar, lequel voulait encourager son cadet après la curiosité passagère qu’il avait montrée dans sa jeunesse pour les livres et les écrivains. Mais le père de Farid errait dans un autre monde. Jamais il ne sortit ce précieux stylo de son étui, à part pour signer le registre paroissial avec sa promise et leurs deux témoins le jour de ses noces, ou les lettres de change des usuriers, avec intérêts précomptés, lorsqu’il fut pris d’un impérieux besoin d’argent pour louer son salon, Chez Halim 1, à Forn al-Chebbak, et y installer deux sièges tournants et de grands miroirs. Il mourut jeune et laissa son stylo au plus jeune de ses fils. 
C’est à l’école primaire, en classe de quatrième, que Farid rédigea ses premiers énoncés à sa fantaisie. Il s’agissait d’un cours d’arabe où le professeur donnait beaucoup d’exercices de syntaxe consistant à « composer des phrases » avec des mots en tout genre. Ce jour-là, le maître commença par le mot « pomme ». Tout ce qu’il espérait de ses jeunes élèves, c’était qu’ils construisent à partir de ce fruit familier une phrase comprenant un sujet, un verbe et un complément – « Le garçon a mangé la pomme ». Au mieux, pour les plus brillants, il s’attendait à une formulation un peu plus longue du type : « Adam est sorti du paradis parce qu’il a mangé la pomme. » C’est alors que Farid le surprit, autant que ses camarades de classe, en se levant pour clamer d’une voix inspirée : « La terre est une pomme rouge qui va sans se hâter ! » 
Le maître leva une main pour intimer le silence aux écoliers, comme s’il venait de se produire dans la salle un grand événement qu’il ne fallait pas profaner. Ensuite il demanda au petit quel âge il avait, s’il avait déjà pris des cours particuliers, etc. Arrivé à son nom de famille, il poussa un soupir de soulagement et se mit à dodeliner de la tête, rassuré d’avoir trouvé dans l’appartenance du garçon à la famille Abou Chaar une explication génétique à sa maîtrise de la langue arabe comme à son talent poétique si précoce. 
Il écrivait là-haut dans son village où, abîmé dans la recherche de ses tournures de phrases, il percevait des détonations d’obus par-delà la chaîne de montagnes. Une bataille nocturne faisait rage à l’intérieur de la Syrie. Les morts resteraient plusieurs jours à ciel ouvert, diraient les médias le lendemain. Il écrivait debout, ses feuilles posées sur le lutrin de l’église du village, que le curé avait accepté de lui prêter en dehors des dimanches et de la saison estivale – ce haut pupitre sur lequel on posait le missel, ou bien le « synaxaire », le recueil des vies des saints martyrs, toujours ouvert même si personne n’était là pour le lire. Farid sortait l’objet sur le balcon et se tenait derrière, face au petit bois de genévriers qui grimpait sur le coteau, où l’on entendait des tirs sporadiques de fusils de chasse, quand un vol de cailles ou de faisans venait s’y reposer. C’était pour cela qu’il montait au village. Deux ou trois jours durant, il se consacrait à l’écriture le matin, puis avant le déjeuner, et enfin au moment du couchant, jusqu’à ce que la lumière du jour le trahisse. C’était là aussi qu’il était venu quand il avait échoué à trouver un éditeur et qu’on ne lui avait proposé que cet emploi de correcteur. Il s’était campé face au bois de genévriers et au temple de Bacchus dans le lointain, et, pour se redonner quelque confiance, il avait déclamé des passages de ses textes, en plein air, d’une voix puissante qui avait fait aboyer un chien dans le voisinage. Là-dessus, histoire de se remonter encore un peu le moral, il s’était remémoré la fois où son grand-père l’avait assis dans son giron, sur ce même balcon qu’il se rappelait envahi de gardénias dans son enfance, et s’était exclamé en le faisant dansoter sur sa cuisse : « Le monde produit un génie tous les cent ans. Il y a eu Khalil Gibran au début du siècle, ce sera bientôt le tour de ce garçon ! » 
Il écrivait à l’encre bleue, toujours avec son Montblanc qu’il rechargeait deux fois par jour. Il avait l’impression que ce stylo avait conservé une trace de ceux qui, l’un après l’autre, l’avaient utilisé. Certes, il tenait à sa singularité, à la particularité de son style, et il estimait qu’il ne devait rien à personne, pourtant il restait attaché à ce stylo que plusieurs mains de la famille Abou Chaar avaient tenu. Il avait une assez grande réserve d’encriers Parker – on n’en vendait plus en papeterie – et deux plumes de rechange qu’il avait trouvées par hasard. Il écrivait d’une belle écriture inclinée ; il relâchait la plume en montant et appuyait en descendant. Lorsque les enfants de ses frères se trouvaient au village, ils s’amusaient à l’épier en pouffant de rire, le regardant presser le buvard plusieurs fois sur chaque ligne qu’il venait de tracer. Il ne biffait jamais rien : il attendait que les mots lui viennent, il les tamisait, les épurait, reformulait maintes fois la phrase dans sa tête, puis, fermant les yeux et plongeant au tréfonds de lui-même, il l’énonçait à haute voix, avant de la noter d’un geste lent et maîtrisé. Il évitait autant que possible de faire des fautes, mais si par hasard il en commettait une, ou que des gouttes d’encre échappées du Montblanc venaient tacher la feuille, il la déchirait pour tout recommencer. 
Il écrivait debout et lisait debout. Il avait lu la Bible – dans la traduction du cheikh Ibrahim Yaziji, de la Genèse à l’Apocalypse selon saint Jean. Il avait englouti tout ce que Youssef Abou Chaar, l’homme qui avait payé ses frais de scolarité, lui avait envoyé avant de mourir : une caisse pleine de livres dont il possédait plusieurs exemplaires, que le mari de la dame qui l’avait servi tout au long de sa vie lui avait apportée. Jahiz, Le Livre des vertus et de leurs contraires ; Chroniques des notables du Mont-Liban 2. Lorsqu’il posa sur son pupitre le Livre des haltes suivi du Livre des interpellations de Niffari 3, et qu’il lut dans la préface : « C’est appréhender l’éclosion de l’être à la pure existence intérieure qu’elle recèle depuis l’éternité ; c’est révéler à l’être même les secrets et les sphères de l’être et de l’existence », cette notion de pure et éternelle existence intérieure le transporta de plaisir et lui donna d’emblée envie de lire l’ouvrage. Il ouvrit une page au hasard : « Dieu dit à Son Fidèle : Je t’ai créé à mon image, un, unique, entendant, clairvoyant, parlant. Je t’ai fait ainsi, manifestation de Mes appellations et objet de Mes soins. Tu es Mon apparence, nul écran n’est tendu entre Moi et toi. Fidèle, aucun écart ne Me sépare de toi. Tu es plus proche de Moi que de toi-même, Je suis plus proche de toi que ta voix… » C’est là que, soudain, sans qu’une idée précise l’ait traversé, il fut pris d’un irrépressible désir d’écrire. Il se sentait plein de quelque chose, et prêt à déborder. Les mots étaient enfouis au fond de lui. Ils étaient nés avec lui, ou étaient là avant lui. Depuis toujours. Il attendait simplement de les rencontrer. Il n’aurait qu’à se laisser guider vers eux, sans les trahir, patienter jusqu’à ce qu’ils sortent au grand jour, parfois dans la douleur. La nuit, il avait des accès d’inspiration. Il s’asseyait dans son lit, cherchait un stylo à tâtons et griffonnait n’importe où, sur un mouchoir en papier, ou sur la paume de sa main quand il ne trouvait rien d’autre dans la pénombre de sa chambre, la phrase qui le taraudait et lui ôtait le sommeil – plus tard, à la lumière du jour, il la recopierait sous sa forme définitive. 
Un jour, il parvint au terme de son entreprise. Les bouffées d’écriture s’étiolaient. Il avait dit à peu près tout ce qu’il avait à dire ; il pouvait se reposer. Il commença à relire ce qu’il avait écrit, à voix haute, afin d’ajuster la cadence des phrases et de distribuer les mouvements ascendants et descendants. Il hésitait sur deux adjectifs successifs, se permettait d’ouvrir certaines phrases par le sujet plutôt que par le verbe, osait des énoncés sans verbe, d’autres à un seul mot. Ensuite il reprit l’explicit, maintes et maintes fois, jusqu’à parvenir à un rythme qui ravisse son oreille. Là, il rassembla les feuilles éparses qu’il avait noircies pour en faire un cahier qu’il couvrit d’une reliure rouge. Il l’emporta à Beyrouth et fit le tour des maisons d’édition, une par une – il avait trouvé toutes les adresses grâce à l’annuaire du Syndicat des imprimeurs et des éditeurs, fondé en 1934. Le soir, il posait son manuscrit sur sa table de chevet. Il ne sortait jamais sans l’avoir sous le bras. Jusqu’au jour où il lui arriva ce que l’on sait. 
Par une nuit agitée où il rentra du Los Latinos en ayant beaucoup bu, ce qui n’était pas dans ses habitudes, Farid se vit en rêve. Il était monté seul au village. Il y ramassait quelques branches sèches de genévrier, en faisait un bûcher comme celui autour duquel il dansait enfant avec ses camarades le jour de la Fête-Dieu, puis y jetait son livre rouge et attendait qu’il se réduise en cendres. Il s’en débarrassait. Comme s’il ne l’avait pas écrit, qu’il n’avait jamais existé. Et tout en le regardant se consumer, il entendait une voix familière qui disait : « Par Dieu ! Je ne te brûle qu’après que tu fus sur le point de me brûler 4 ! »
Le lendemain matin, cependant, il s’éveilla serein ; il ne lui restait plus de son rêve qu’un souvenir confus.

1. En français dans le texte.
2. De Tannous Chidiac (1791-1861).
3. Auteur soufi du Xe siècle dont les textes fragmentaires et poétiques sont aussi célèbres que sa vie d’errance est restée mystérieuse.
4. Phrase qu’aurait prononcée Abou Sulayman Darani, sage soufi né en Syrie au VIIIe siècle, lorsqu’il brûla un à un ses livres dans un four à pain.
 
 
Il écrivait là-haut dans son village où, abîmé dans la recherche de ses tournures de phrases, il percevait des détonations d’obus par-delà la chaîne de montagnes.
 
2017-11 / NUMÉRO 137