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2017-10 / NUMÉRO 136   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
La colère de Sorj Chalandon


Par Tarek Abi Samra
2017 - 10


Le 27 décembre 1974, un coup de grisou tue quarante-deux mineurs dans la fosse Saint-Amé à Liévin (Pas-de-Calais). La presse, la radio, la télévision parlent de « fatalité », mais cette explosion de gaz, l’avant-dernière grande catastrophe minière en France, aurait pourtant pu être évitée si les mesures de sécurité nécessaires avaient été prises. En effet, l’enquête ouverte aussitôt après l’accident révélera des faits de négligence de la part de la société exploitante.

Au moment du drame, Sorj Chalandon avait 22 ans ; il était journaliste à Libération depuis un an. Quarante-trois ans plus tard, il affirmera au quotidien suisse Le Temps (25 août 2017) : « La catastrophe de Liévin est ma première confrontation avec l’injustice (…). J’aurais rêvé d’être envoyé sur place, mais j’étais un petit metteur en page. J’ai vécu cette catastrophe par procuration et j’étais en colère. Cette colère-là, elle est intacte. »

C’est de cette même colère qu’est né son dernier roman, Le Jour d’avant, ouvrage dédié à la mémoire des quarante-deux mineurs. Tout en demeurant très proche des faits, Chalandon invente une quarante-troisième victime : Joseph Flavant, 31 ans, grièvement blessé lors de la catastrophe et décédé à l’hôpital 26 jours après ses camarades. Sa mort traumatise profondément son jeune frère Michel, un adolescent qui idolâtre Joseph et a toujours rêvé de le rejoindre au fond de la mine. 

Et puis le père, un paysan, se suicide. Il se pend à une poutre dans la grange exactement un an après la mort de son fils aîné. Dans la poche de son pantalon, il a laissé une lettre ne contenant qu’une seule phrase : « Michel, venge-nous de la mine. » Ce testament paternel va donc imposer au cadet la mission de justicier : Michel sera le vengeur de son frère, des quarante-deux autres victimes et de tous les martyrs de la mine, les morts comme les vivants ; ceux qui ont été écrasés par des éboulements ou brûlés par une explosion de grisou ; les handicapés, les silicosés, toute cette armée noire d’hier et d’aujourd’hui – il doit faire payer les patrons, ces êtres avides qui, pour minimiser leurs coûts, lésinent sur les mesures sécuritaires et n’hésitent pas à mettre en danger la santé et la vie de leurs travailleurs. 

Tout ce qui précède nous est raconté par Michel quarante ans plus tard. Vivant à Paris depuis son départ définitif de Liévin peu après le suicide de son père, il a toujours été rongé par la haine et n’a jamais cessé de rêver à sa vengeance. Il en est même obsédé. Après la mort de sa femme à la suite d’une longue maladie, il retourne à sa région natale, y loue une maison sous un faux nom et commet un meurtre. S’ensuivra un procès, l’occasion pour Michel de faire éclater la vérité sur l’accident du 27 décembre 1974… Et sur celui du jour d’avant. 

Malgré les apparences, ce roman traite de culpabilité plus que de vengeance. Michel veut être arrêté, il veut être jugé, car il cherche sa voie vers la rédemption. Il est tourmenté par un secret inavouable, qui nous sera révélé au deux tiers de l’ouvrage. Il s’agit d’un spectaculaire retournement de situation qui relâche les liens entre le récit et la tragédie de 1974, modifie notre perception de toute l’intrigue et fait de Michel un narrateur peu fiable. Ce dernier se transforme ainsi en un être opaque et incompréhensible, de même que ses actions deviennent bizarres et impénétrables. Sorj Chalandon semble conscient de cette invraisemblance, puisqu’il tente de nous la rendre crédible. Il a pourtant recours à un moyen qui brise la cohérence interne du récit, moyen qu’on pourrait qualifier d’extra-romanesque : durant le procès, un expert psychiatre essaie d’expliquer aux jurés la logique inhérente au comportement peu commun de Michel, mais l’on ressent que c’est au lecteur lui-même qu’il s’adresse afin de le convaincre de l’authenticité d’un tel cas, de la vraisemblance d’un tel personnage. Évidemment, ce procédé n’atteint pas sa fin : après avoir plongé dans un roman palpitant, une sorte de polar ayant pour cadre le monde de Germinal, on en ressort à la fois frustré par une intrigue qui ne tient pas ses promesses, et déçu par une histoire dont le rapport à la catastrophe de Liévin s’avère être très ténu.


 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Le Jour d’avant de Sorj Chalandon, Grasset, 2017, 336 p.
 
2017-10 / NUMÉRO 136