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2017-12 / NUMÉRO 138   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Ce que Marina Abramovic montre à Jeanne


Par Fifi Abou Dib
2017 - 10


«Jeanne menait une vie calme, heureuse et régulière. Les matins et les soirs. Les jours. Il n’y avait pas beaucoup de différence. » Voilà, la vie de Jeanne est posée. Jeanne est postière ; son mari, Rémy, magasinier dans une grande surface. Ils se sont mariés très jeunes, ont eu des jumelles. Les jumelles sont à l’université, elles reviennent à la maison de temps en temps. Jeanne les adore. Avec Rémy, elle forme un couple tranquille. Tous les mardis, depuis des années, depuis qu’il sait qu’elle les aime, il lui apporte un seul macaron au parfum à chaque fois différent. Elle ferme les yeux, il le dépose dans sa main, elle fait semblant de deviner, mais elle sait. Elle sait dans quel ordre arrivent les macarons.

Y a-t-il dans la vie de Jeanne de quoi remplir une vie ? De quoi justifier une existence ? Claudie Gallay a pour dire les choses des phrases qui murmurent, un rythme bref entrecoupé de silences, une petite voix intérieure à la fois paisible et lancinante, d’une émouvante élégance. Dès l’entame du roman, deux petites aspérités se révèlent dans la douceur des pages. Jeanne a mal à l’épaule, mais « le médecin a dit que ce n’était pas physique ». Et puis, un courant d’air intempestif a fait tomber un cadre oublié. Dans le cadre, une photo de la fameuse performance de Naples de Marina Abramovic. L’année du bac, le professeur de français avait longuement parlé à la classe de cette artiste conceptuelle. Jeanne s’était éprise de son audace et lui avait même écrit une lettre. Une de ces lettres qu’on écrit pour écrire, pour donner son adresse dans l’espoir d’une réponse, presque sans contenu. Le cadre se casse. La photo, rapportée à Jeanne par le professeur en souvenir d’une sortie au Centre Pompidou où elle n’avait pas pu se rendre, réveille sa fascination presque coupable. À Naples, Marina Abramovic avait littéralement livré son corps aux visiteurs, mettant à leur disposition 72 objets qu’il leur était permis d’utiliser sur elle comme ils l’entendaient. Il y avait même un pistolet chargé. Dans la vie bien lisse de Jeanne, Marina montrait « qu’il est possible de risquer une part de soi-même pour vivre autrement ». 

À ceux que l’art contemporain rend sceptique, Claudie Gallay montre dans La Beauté des jours que l’art, quel qu’il soit, a le pouvoir de changer une vie. La vie de Jeanne est elle-même, dans son étroitesse, performance. Elle trouve son immensité dans l’infiniment petit. Suivre une personne dans la rue, au hasard, juste pour voir où elle va. Ramasser une pièce tombée de la poche d’un client de terrasse, découvrir qu’elle est yougoslave, frappée de deux chevaux, se renseigner sur les chevaux, découvrir que ce sont des lipizzans qui naissent noirs et finissent presque blancs. Établir des listes et faire des comptes, découvrir des dates palindromes, comme celle qui marque le nombre de jours passés à coté de son voisin de bureau à la poste. 

Tandis que Rémy passe son temps libre à repeindre des murs ici ou là, ça ne s’invente pas, l’art va prendre pour Jeanne une dimension insoupçonnée, ramenant dans sa vie l’homme qu’elle a connu avant son mari. Dans un livre qu’il lui offre, un livre sur le thé d’Okakura Kakuzo, il note cette citation de l’auteur que Gallay pose en exergue de ce doux roman : « Le premier homme de la préhistoire qui composa un bouquet de fleurs fut le premier à quitter l’état animal : il comprit l’utilité de l’inutile. »

 
 
© Babelio.com
« Le premier homme de la préhistoire qui composa un bouquet de fleurs fut le premier à quitter l’état animal : il comprit l’utilité de l’inutile. »
 
2017-12 / NUMÉRO 138