FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2017-11 / NUMÉRO 137   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Roman
Beyrouth, femme de livres


Par Jabbour Douaihy
2017 - 11
À part la présomption abusive que nul autre qu’elle à Beyrouth n’a entendu parler du poète Novalis ou que personne n’y a lu Le Guépard de Lampedusa, l’inclassable héroïne du romancier anglophone libanais Rabih Alameddine laisse chez le lecteur des empreintes bien plus profondes que les traces de son écriture sur ses manuscrits inondes dans cet appartement où la « fuite » d’eau n’est peut-être pas la plus dramatique des béances existentielles. La recherche de la différence, voire de la supériorité comme gage de réconfort dans la capitale libanaise dévastée par la guerre, n’a jamais été un désir caché chez Aliya Saleh, 72 ans : « Je suis unique, un individu, pas seulement particulier mais extraordinaire. » Ainsi, il en faut des ressources psychologiques et… littéraires pour survivre dans la ville victime d’une suite de conflits, guerres et autres menaces dont les échos résonnent en premier dans l’immeuble habité, quasi hanté par quatre ou cinq veuves ou vieilles filles qui incarnent le désarroi et les résistances d’une humanité de tout bord face aux ravages du temps.

Marie-Thérèse, Joumana, Fadia, pathétiques, nostalgiques ou suicidaires, et surtout Aliya aux cheveux bleus. Mariée pour un petit laps de temps, fille unique d’un père très tôt parti, comme tous les hommes dans ce roman où ils font de brèves apparitions où présentent une pâle figure, en difficulté avec ses demi-frères et sœurs, éloignée de sa mère sénile, libraire presque bénévole mais avant tout grande dévoreuse de livres devant l’Éternel : « Mon corps est plein de phrases et de moments, mon cœur resplendit de charmantes tournures de phrases (…). » Elle a la nostalgie des promenades de Marcel du « côté de chez Swann » ou de la façon « dont Charles Kinbote surprend John Shade pendant qu’il prend un bain, pour la façon dont Anna Karenine est assise dans le train ». 

Elle les connaît tous et les cite sans arrêt, comme si, mises bout à bout, leurs phrases forment le fil conducteur, le seul valable dans la vie de cette « unnecessary woman » (titre original en anglais) qui dort avec un fusil d’assaut AK-47 à la place d’un mari. Son bastion de défense est cette chambre bourrée de volumes en piles, en rayonnages ou en caisses rappelant quelque part la chambre secrète de Moustapha Said dans Saison de la migration vers le Nord du Soudanais Tayyeb Saleh.
Les livres consolent et font vivre, un peu la mort du pauvre de Baudelaire et puis on les sort à point nommé pour affronter l’horreur : « Il fallait bien que quelqu’un lise La Terre vaine d’Eliot tandis que la lueur de Sabra en feu illuminait la ligne des gratte-ciel de Beyrouth. » La mort et la littérature tissent ainsi leur rencontre et leur complicité le long de ces 330 pages.

Ce roman peut errer sans boussole, au gré de ces mots d’auteur qui parfois taquinent, il a beau colporter sur Beyrouth certains clichés usés par le fait que la ville ne soit pas morte sous le coup des guerres répétées (« Beyrouth a survécu pendant des milliers et des milliers d’années, en écartant ses superbes jambes pour toute armée reniflée au loin. ») , il n’en fait pas moins de cette femme un portrait d’une humanité saisissante, sans pathos, on imagine une Simone Signoret dans sa mure splendeur. Un moment rare, intense, insoutenable est atteint avec la visite d’Aliya à cette mère qu’elle croyait connaître moins que les personnages de ses romans chéris, elle lui lave les pieds, lui coupe les ongles et la contemple: « Tel un ruisseau constipé durant les mois d’été, la bave du sommeil coule tranquille par intermittence de la commissure gauche de sa bouche lâche, tandis que sa tête tombe, côté sud-est ».

Et pourtant Alameddine en raconte de ces petites histoires qui cimentent la stature de son personnage : le jeune aide libraire palestinien, la nièce redécouverte, le destin dramatique de Hannah et puis ces cheveux bleus qu’Aliya finit par couper à ras et l’inondation finale qui noie le travail d’une vie... C’est qu’on a oublié de vous dire que la résidente du Beyrouth en guerre est surtout traductrice, elle allume le jour de l’an deux bougies à Walter Benjamin et entame une nouvelle traduction vers l’arabe d’une œuvre écrite ni en français ni en anglais (les deux langues qu’elle connaît en bonne libanaise scolarisée). Puis elle range ses manuscrits jusqu’à ce que l’eau domestique les ravage puisque pour elle, « traduire (d’une langue qu’elle ne connaît pas) et ne pas publier, voilà sur quoi (elle) mise (sa) vie ».

Une admirable femme de papier.


BIBLIOGRAPHIE
Les Vies de papier de Rabih Alameddine, traduit de l’anglais par Nicolas Richard, éditions Les Escales, 2016, 335 p.

Rabih Alameddine au Salon : 
Table ronde autour de Les Vies de papier le 4 novembre à 19h30 (Agora)/ Signature à 20h30 (Orientale).
 
 
© Saez Pascal / Sipa
« Mon corps est plein de phrases, mon cœur resplendit de charmantes tournures de phrases. »
 
2017-11 / NUMÉRO 137