FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2018-05 / NUMÉRO 143   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Roman
Une expérience de l’histoire en marche


Par Fifi Abou Dib
2018 - 02


Fils d’un poète iranien exilé en France, Maxime Abolgassemi enseigne en classes préparatoires à Rennes. Dans ces deux petites lignes de biographie fusionnent à l’évidence deux cultures qui ont en partage l’amour de la littérature. Maxime Abolgassemi confie n’être allé en Iran que deux mois, en 1977, alors qu’il était enfant. Suffisamment pour vouloir rembourser une dette morale à ceux qui sont restés, et ramener la substance charnelle de ce premier roman qu’il confie avoir écrit pour évacuer un « refoulé de l’histoire » et « faire vivre au lecteur l’expérience de l’histoire en marche ». Fils d’exilé, il est habité par un manque que seule la littérature peut tenter de combler.

Nuit persane est un roman sur la révolte civile qui a abouti, en 1979, à la chute du Chah et son remplacement par l’Ayatollah Khomeini (l’Occident ayant cru trouver en ce dernier un garant plus docile de ses intérêts), mais aussi sur l’adolescence qui est l’esprit même de toute révolution, et sur l’amour et la soif de liberté qui en sont les moteurs. Mais toute révolution est un coup de dé, et l’une des principales thématiques de ce roman est aussi le déraillement, car les révolutions, rarement linéaires, commencent par un mouvement impulsif que toutes sortes d’aléas vont faire dériver.

Le récit commence donc par l’arrivée en Iran avec sa famille, en 1976, de Mathieu, petit Français de Suresnes dont le père, proche du président Valéry Giscard D’Estaing, est chargé du suivi des relations franco-iraniennes autour du nucléaire civil. Privilégié, l’enfant rejoint ses compatriotes au très sélect lycée Razi, dans un quartier chic de Téhéran. C’est là qu’il noue avec Leyli, une camarade de classe dont le père est un notable du bazar, une amitié qui va subitement se transformer en relation amoureuse sur fond d’engagement contre l’injustice. Grâce à Leyli qui appartient à la première génération de filles autorisée à fréquenter les lycées mixtes et à son entourage d’universitaires et d’opposants, Mathieu va découvrir un Iran totalement différent de ce pays en apparence privilégié, maladroitement occidentalisé, où la chahbanou cautionne des représentations de théâtre expérimental exhibant à la vue d’une population conservatrice, derrière une vitrine en pleine rue, des acteurs nus mimant des viols. L’autre Iran est le laissé-pour-compte de la manne pétrolière qui semble handicaper le pays plutôt que contribuer à sa prospérité. Les bidonvilles y sont cruellement rasés, et les velléités d’opposition sadiquement réprimées par la Savak, la redoutable police secrète du Chah qui poursuit et liquide même les dissidents en exil.

Irrigué de poésie, de littérature, de spiritualité et d’une généreuse érudition qui va de la science (Abolgassemi est diplômé de physique en plus d’être agrégé et docteur en lettres) à la politique, le récit tient en haleine avec une maîtrise des rebondissements et une vraisemblance abondamment puisée dans les archives de presse et superposée avec talent à de vrais témoignages, de manière à restituer avec fidélité l’état d’esprit des acteurs de cette période. Le bout de chemin que va traverser l’étudiant français expatrié avec les étudiants de la révolution iranienne qui finira par une désastreuse déconvenue montre aussi le prestige dont jouissait et jouit sans doute encore la culture française en Iran. Pour preuve, l’éblouissante scène du coup de foudre de Maxime pour Leyli, superposée à un dialogue de Phèdre et où le jeune homme réplique en lui-même à sa belle qui joue une éblouissante Aricie : « Par quel trouble me vois-je emporté loin de moi ; Contre vous, contre moi, vainement je m’éprouve : Présente je vous fuis ; absente, je vous trouve », et il ajoute, troublé par la confusion de l’amour autant que par l’incertitude de cette époque : « Maintenant je me cherche et ne me trouve plus. »

 
BIBLIOGRAPHIE
 
Nuit persane de Maxime Abolgassemi, éditions Erick Bonnier, 2017, 470 p.
 
 
 
D.R.
« Maintenant je me cherche et ne me trouve plus. »
 
2018-05 / NUMÉRO 143