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2018-09 / NUMÉRO 147   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Fragile petit graal


Par Charif Majdalani
2018 - 04


Jean Rolin poursuit de livre en livre son arpentage du monde et, ce faisant, celui de l’histoire des hommes dans leurs manières diverses d’occuper la terre et de vivre dessus. Comme d’autres romanciers qui lui sont proches, à l’instar de Patrick Deville par exemple, Jean Rolin pratique ce que l’on pourrait appeler une littérature géo-historique. Mais là où quelqu’un comme Patrick Deville œuvre en jetant d’abord son dévolu sur un lieu précis de la planète et en explore ensuite méticuleusement le passé, le présent, les paysages et les hommes, souvent à travers le prisme de la littérature autant que par celui de sa propre expérience des lieux, Jean Rolin, lui, choisit plutôt un objet, ou un fait singulier, ou une espèce animale, sur lesquels il enquête et qu’il suit ensuite à la trace, essayant d’en débusquer les récurrences et leurs variantes à travers le monde. Sauf que progressivement, on s’aperçoit que ce n’est jamais en définitive l’objet de l’enquête qui prime, mais bien l’enquête elle-même, le « terrain » qu’elle permet d’explorer, les lieux qu’elle fait visiter, et les déplacements, les rencontres et les anecdotes qu’elle autorise. Après les chiens errants, les containers, les ports, les lieux stratégiques ou oubliés de la planète, Jean Rolin a consacré son dernier opus, publié récemment chez P.O.L, à sa quête d’un petit oiseau, une espèce que seuls les spécialistes et les ornithologues sont capables de distinguer d’autres formes de volatiles, à savoir le traquet kurde, qui donne son nom à l’ouvrage. 

On ne pourrait douter du fait que le traquet kurde importe à Rolin, puisque ce dernier va aller jusqu’aux plus hautes montagnes du Kurdistan irakien, au plus mauvais moment de la guerre contre l’EI, puis en Turquie dans des zones de combats contre le PKK, pour en voir quelques spécimens, tantôt à la jumelle, tantôt fugacement à l’œil nu. Mais on devine aussi que l’objet immédiat de la quête sert aussi et peut-être surtout, à explorer toute une série de territoires annexes, à commencer par le monde de l’ornithologie et des grandes figures d’ornithologues, leurs rivalités, leurs manières d’œuvrer, de donner des appellations aux espèces, de faire varier à l’infini ces dernières par l’onomastique. Mais l’ornithologie ouvre immédiatement sur d’autres univers, et c’est ainsi que l’on découvre que nombre des étonnantes personnalités ayant éclairé cette science sont aussi liées à l’espionnage, sans que l’on sache laquelle des deux activités servit d’alibi à l’autre. Grâce à Rolin, on suit des hommes aussi bizarres, louches et romanesques que le colonel Richard Meinetrzhagen, ornithologue et espion, militaire ayant servi en Indes et sous les ordres du général Allenby, rival teigneux de Lawrence d’Arabie, incorrigible manipulateur et voleur qui pilla les musées et fit passer nombre de découvertes de collègues pour les siennes. On suit également l’itinéraire de St John Philby, le père du fameux espion britannique à la solde des soviétiques Kim Philby qui fut exfiltré de Beyrouth vers Moscou. St John se mit passionnément au service de Ibn Saoud, jusqu’à contrer lui aussi les intérêts de son pays, se convertit à l’Islam dans le seul but de pouvoir traverser le Rob’el khali, avant d’y être imité notamment par Wilfred Thesiger, un autre ornithologue et aventurier en Arabie qui deviendra l’ami d’un prince encore misérable à ce moment mais appelé à de grandes destinées, à savoir le Cheikh Zayed d’Abu Dhabi avec qui il s’initiera à la chasse au faucon.

Ce double voyage au sein du monde compliqué de l’ornithologie et de ses spécialistes, et en compagnie des aventuriers qui contribuèrent à la constitution du Moyen-Orient contemporain, se double d’un troisième. Parce que Le Traquet Kurde est aussi un voyage dans l’espace, en France, en Grande-Bretagne aussi bien qu’en Mauritanie puis en Turquie et en Irak, jusqu’aux frontières mêmes de ce qui était encore l’État islamique et d’où, en même temps que les bombardements lointains et incessants, au petit jour, on entend des oiseaux chanter, depuis une citerne au sommet d’un monastère syriaque. Mais c’est dans les montagnes kurdes d’Irak et de Turquie que l’on achève le périple. C’est là, très haut, très loin, que l’objet véritable de la quête est enfin aperçu en son royaume, petit graal fragile, farouche et sans conséquence comparé à tous les bruits et à toutes les violences du monde.
 
 BIBLIOGRAPHIE
Le Traquet kurde de Jean Rolin, P.O.L, 2018, 176 p.
 

 
 
© Sebastien Dolidon
 
2018-09 / NUMÉRO 147