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2018-08 / NUMÉRO 146   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Des instants graves arrachés à la vie


Par Tarek Abi Samra
2018 - 06


L’on a peut-être très peu insisté sur la nature déroutante, voire sur l’étrangeté de l’œuvre de la Biélorusse Svetlana Alexievitch (prix Nobel de littérature en 2015). Ses livres sont tous des récits documentaires ; chacun d’eux, qu’elle met entre sept et dix ans à rédiger, est consacré à un événement majeur de l’histoire de l’URSS : la Seconde Guerre mondiale, la catastrophe de Tchernobyl, la guerre soviétique en Afghanistan, l’effondrement des régimes communistes. Ce qu’elle-même dit de sa méthode de travail pourrait se résumer ainsi : elle enregistre des centaines de personnes, mais seulement une cinquantaine de témoignages seront retenus ; elle revient voir la même personne plusieurs fois, et sur cinquante ou soixante-dix pages du témoignage transcrit, elle ne garde le plus souvent qu’entre une demi-page et cinq pages, dix tout au plus. « Mais je ne stylise pas, affirme-t-elle dans un entretien, et je tâche de conserver la langue qu’emploient les gens. Et si l’on a l’impression qu’ils parlent bien, c’est que je guette le moment où ils sont en état de choc, quand ils évoquent la mort ou l’amour. Alors leur pensée s’aiguise, ils sont tout entier mobilisés. Et le résultat est souvent magnifique. » Le résultat est effectivement magnifique : les textes d’Alexievitch sont d’une beauté terrible, où chaque page est saturée d’une telle angoisse, d’une telle souffrance qu’on la croirait une transcription des hurlements d’un damné qui brûle au fin fond de l’enfer.

C’est le cas de son ouvrage intitulé Les Cercueils de zinc, publié initialement en 1990 et dont une nouvelle édition, comportant de nombreux ajouts et modifications de l’auteure, vient de paraître chez Actes Sud. Le sujet de ce livre, c’est l’horreur de la guerre menée par l’URSS contre les moudjahidines afghans, une guerre qui s’est poursuivie de 1979 à 1989 et dont les pertes sont estimées à 15 000 combattants soviétiques, 90 000 moudjahidines et entre un demi-million et deux millions de civils afghans. Au début, la population de l’URSS ignorait tout de cette guerre, les soldats – selon la propagande officielle – étant envoyés en Afgha-nistan pour aider un peuple frère à construire des routes, à cultiver ses terres, etc. Mais des « cercueils de zinc » ne cessaient d’arriver de là-bas, enfermant les cadavres (souvent déchiquetés) de ceux que le régime déclarait être des héros morts pour la gloire de la patrie et du communisme.

Recueillant des témoignages de militaires, de médecins, d’infirmières et de mères de soldats décédés, Svetlana Alexievitch révèle la face cachée et sanglante de cette guerre. Des monologues poignants nous dévoilent ce qu’elle fut : un véritable abattoir vers où l’on expédie des jeunes hommes à peine sortis de l’adolescence et n’ayant reçu qu’un entrainement militaire sommaire, soit pour mourir dans d’atroces souffrances, leurs tripes dégoulinant de leurs ventres béants ; soit pour perdre un, deux, trois ou bien quatre de leurs membres ; soit pour devenir, si par miracle ils demeurent sains et saufs, des tueurs forcenés, exterminant les habitants de villages entiers.

Rentrés en URSS, la plupart des vétérans se sentent rejetés par la société et inadaptés à la vie civile ; beaucoup sombrent dans l’alcoolisme et la dépression, et revisitent en rêve, chaque nuit, le cauchemar afghan. Quant aux mères des soldats qui ont péri là-bas, elles se retrouvent prisonnières d’un deuil impossible, interminable ; elles sont même privées de la consolation de considérer leurs fils comme des héros qui ont sacrifié leurs vies pour une noble cause, la guerre, une fois terminée, étant qualifiée de simple « faute ».

Les Cercueils de zinc est un livre d’une intensité insoutenable. Non seulement à cause de la violence des faits rapportés, mais surtout en raison de l’angoisse inouïe qui déborde de chaque paragraphe de ces monologues. Chez Alexievitch, on ne retrouve que des âmes torturés à l’extrême, des possédés, des grands criminels et des victimes sublimes. Toute la banalité de la vie et ses moments ordinaires – qui existent même durant les guerres – sont complètement évincés au profit d’une vision exclusivement tragique de l’existence, à tel point que l’on se croirait dans un roman de Dostoïevski. Cet effet, Alexievitch l’atteint par son art consommé du tri et de la condensation : elle élimine tout ce qui est banal, condense le reste, obtient ainsi des textes d’une charge émotionnelle extraordinaire. « Qui peut avoir besoin d’un rapport détaillé sur ce qui se passe ? se demande-t-elle. Il faut quelque chose d’autre… Des instants graves arrachés à la vie. »

 BIBLIOGRAPHIE 
 
Les Cercueils de zinc de Svetlana Alexievitch, traduit du russe par Wladimir Berelowitch et Bernadette du Crest, Actes Sud, 2018, 336 p.
 
 
 
D.R.
« Qui peut avoir besoin d’un rapport détaillé sur ce qui se passe ? Il faut quelque chose d’autre… Des instants graves arrachés à la vie. »
 
2018-08 / NUMÉRO 146