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2018-07 / NUMÉRO 145   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Unis contre la haine
S'il n'est pas le premier à brouiller les pistes et à se jouer de la grande histoire, Alexandre Najjar, dans son nouveau roman, ajoute son nom à la liste des écrivains invitant à redéfinir les limites de la fiction.

Par William Irigoyen
2018 - 07


Alexandre Najjar exploite littérairement une rencontre avérée entre un abbé et un comédien emprisonné pendant l'Occupation allemande et bâtit une fiction qui conduit à reconsidérer une nouvelle fois la notion pour le moins élastique de « roman ».

À l'origine de Harry et Franz il y a une question posée par son auteur. Un abbé allemand basé à Paris durant l'Occupation nazie a-t-il activement œuvré pour faire libérer un illustre acteur « issu d'une famille chrétienne d'Alsace, baptisé et élevé par une religieuse » ? Possible, sous-entend Alexandre Najjar qui fait de cette probabilité la matrice de son nouveau livre. 

Harry Baur est une étoile du cinéma français, muet puis parlant. Il joue notamment dans les films de Maurice Tourneur, d'Abel Gance ou encore de Julien Duvivier. 1942 vient doucher ses espoirs : après avoir tourné en Allemagne dans un long métrage de Hans Bertram, il retourne en France et est envoyé à la prison du Cherche-Midi. Motif : il serait juif. 

C'est là qu'intervient un second personnage. Recteur de la Mission catholique allemande de Paris pendant l'Occupation, Franz Stock est aussi aumônier dans les prisons. Sa mission le conduit tout naturellement sur le chemin de l'acteur. Secondé par une jeune étudiante en lettres, l'homme d'Église décide de mener une enquête pour tenter de disculper Harry Baur dont le sort l'a ému. Il demande alors à certains de ses compatriotes qui occupent la France mais dont il ne partage pas la conception politique d'intercéder en faveur du comédien. Le lecteur croisera donc au fil des pages des personnages historiques comme Otto Abetz, autrefois proche des mouvements pacifistes avant de faire allégeance au Reich dont il deviendra ensuite l'ambassadeur dans l'Hexagone.

Deux difficultés supplémentaires viennent singulièrement complexifier la tâche déjà ardue de l'abbé Stock. D'abord, Henry Baur a assisté Gabriel Péri, député communiste et membre du PCF avant qu'il ne soit exécuté au Mont-Valérien. Mais surtout, il lui est reproché d'avoir épousé en seconde noce une femme que les nazis suspectent d'être juive elle aussi.

Il faut dire que le seul patronyme de Rebecca Behar, actrice comme son mari, en fait déjà une suspecte idéale. Mais les Allemands se « trompent ». Elle est musulmane : « Les agents de la Gestapo ne m'ont pas crue : ils m'ont envoyé un imam qui m'a interrogée ici même à propos du Coran. J'ai répondu à toutes ses questions sans aucune hésitation ! »

Les fidèles lecteurs d'Alexandre Najjar se souviendront que l'écrivain ouvrait l'un de ses précédents livres, Mimosa (Les Escales), par ces mots : « Ceci est une histoire vraie. Seuls quelques prénoms ont été omis ou modifiés. » Quelle est la part de vérité de ce nouvel opus ? Si Franz Stock a bel et bien assisté Harry Baur, rien ne permet pour autant de conclure que l'abbé l'ait fait libérer. Rien ne permet non plus de l'exclure. Nous sommes donc ici en présence d'un objet qui vient encore élargir l'espace du « mentir-vrai », sa zone floue en quelque sorte. S'il n'est pas le premier à brouiller les pistes et à se jouer de la grande histoire, Alexandre Najjar ajoute son nom à la liste des écrivains invitant à redéfinir les limites de la fiction.

Difficile de lâcher le livre une fois la première page ouverte. D'autant que cette singulière histoire est racontée « par » l'abbé lui-même, homme de foi à la francophilie revendiquée et néanmoins allemand, honteux de se « sentir pris entre deux camps, deux pays, deux peuples ». Sous la plume d'Alexandre Najjar, Franz Stock apparaît donc comme un homme courageux à plus d'un titre.

Dédié à la mémoire de Jean Bruller dit Vercors, l'auteur d'une illustre nouvelle intitulée Le Silence de la mer, Harry et Franz peut aussi se lire aussi comme une réflexion sur la volonté de persuasion. L'abbé Stock tente désespéramment de « faire aimer la France pour mieux la respecter ». Un vœu pieux pour sa jeune assistante : « Ça ne sert à rien. Les barbares ne s'apprivoisent pas. » 
 
 
 BIBLIOGRAPHIE  
Harry et Franz d’Alexandre Najjar, Plon, 210 p. (parution le 30 août 2018)
 

 
 
© José Corréa
 
2018-07 / NUMÉRO 145