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Roman
Pol Pot et moi
Quand Nancy Huston met en regard l'histoire d'une Canadienne qui s'éveille à la littérature et celle d'un Cambodgien dont le nom va bientôt devenir synonyme d'extermination de masse.

Par William Irigoyen
2018 - 08


D'un côté, l'« Homme de nuit », de l'autre, « Mad girl ».
L'histoire a retenu que le premier fit assassiner au moins un million de compatriotes cambodgiens entre 1975 et 1979 dans un pays alors rebaptisé « Kampuchéa démocratique ». La seconde n'attenta jamais à la vie de quiconque. Du moins si l'on se réfère au récit que fait Nancy Huston de Dorrit, autre personnage clé de Lèvres de pierre, qui présente quelques similitudes avec l'auteure : dans sa jeunesse, cette Canadienne rêve en effet de devenir femme de lettres et va poser ses valises en France après de multiples aventures aux États-Unis.

Tous deux partagent une même colère. Elle est le fruit d'un corps-à-corps violent avec l'époque et la société au sein de laquelle chacun grandit : dans un cas, la colonisation française avec son lot d'humiliations infligées aux « indigènes » ; dans l'autre, l'Amérique du Nord des années soixante et soixante-dix, période de toutes les contestations, de toutes les expériences. L'intérêt premier du livre se situe dans ce questionnement anthropologique : qu'est-ce qui fait que deux êtres, si éloignés l'un de l'autre – géographiquement, historiquement, philosophiquement –, soient en proie à une semblable ébullition intérieure ?

Voici donc Saloth Sâr, pas encore devenu Pol Pot. Enfant, au monastère, il apprend que « le je doit se dissoudre dans le nous ». Ses « maîtres » lui enseignent que la chair doit être « oubliée, défaite ». Facile à dire surtout quand, quelques années plus tard, un homme d'église impose au jeune homme un éveil sexuel avec lui avant de le délaisser parce qu'en vérité il le considère, comme la majorité de ses compatriotes, pour un bon à rien. Autres années, autres colères : quand le futur leader Khmer Rouge, multipliant les retards scolaires, voit successivement son horizon professionnel se rétrécir ou ne peut empêcher que sa promise s'amourache d'une minable petite frappe. 

En termes d'apprentissage à la violence, Dorrit n'est pas en reste. La jeune femme est d'abord aux prises avec Adam, sympathique professeur d'anglais qui lui fait l'amour mais la frappe « au visage en même temps ». Et quand celui-ci disparaît des écrans de contrôle, Norman, la quarantaine, s'abat sur elle, tel un prédateur : « Avec des gestes doux mais fermes, il la tourne vers lui, se penche, glisse sa langue dans sa bouche et sa main dans son corsage, et retourne s'asseoir avec un sourire satisfait. » Violence toujours quand la jeune femme se voit contrainte de mettre entre parenthèse ses études pour aider financièrement son père.

Chacun des deux personnages, à sa façon, va trouver sa voie. Saloth Sâr finit par troquer sa panoplie d'adolescent réservé pour celle de bourreau sanguinaire. Pol Pot est né : « Pol, proche de pôl, vieux mot pali désignant les esclaves, et qui a aussi donné polotiri, prolétaire. L'homme le plus simple. L'homme rien. Ajoutons Pot pour l'assonance. » La suite, morbide, est connue. Pour Dorrit, la mue est d'une toute autre nature. Plus pacifique ? Plus intellectuelle en tout cas puisque la jeune femme embrasse une carrière journalistique puis, le déduit-on, littéraire. Les deux combats connaissent donc un épilogue aux antipodes l'un de l'autre.

Roman d'apprentissage à double entrée, Lèvres de pierre peut également se lire comme un magnifique hommage à la littérature. Saloth Sâr/Pol Pot cède à la violence parce que, à son corps défendant sans doute, il adhère aux formules simplistes que chacun des séides de son régime assassin reprend comme un mantra. Dorrit, femme brisée, parvient quant à elle à mettre le mal en mots. Cela ne la délivre peut-être pas complètement. Les enfermer en soi ou dans des slogans politiques délirants est, en revanche, toujours risqué.
 
 
 BIBLIOGRAPHIE  
Lèvres de pierre. Nouvelles classes de littérature de Nancy Huston, Actes Sud/Leméac, 240 p. (À paraître le 22 août)
 

 
 
D.R.
 
2018-12 / NUMÉRO 150