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Roman
Théocratie et « chariatainment » en Grande-Égypte


Par Katia Ghosn
2018 - 08


L e 33e mariage de Donia Nour est le premier roman de Hazim Ilmi, publié sous pseudonyme. L’auteur est un neuroscientifique égyptien, né au Caire où il a vécu jusqu’en 2014. Il vit et travaille actuellement en Nouvelle-Zélande. Initialement écrit en anglais et autoédité par l’auteur en 2013, le roman a été traduit d’abord vers l’allemand, puis en français aux éditions Denoël.

Hazim Ilmi use de la dystopie, un genre qui, depuis une décennie, a le vent en poupe dans la littérature arabe. Utopia d’Ahmad Khalid Tawfiq (2009), ‘Uṭarid (Mercure) de Muhammad Rabi‘ (2015) ou Frankenstein à Bagdad de l’Iraquien Ahmad Sa‘dawi (2013) sont parmi les mieux connus du genre et avec lesquels le roman d’Ilimi partage, d’ailleurs, nombre de caractéristiques communes. 

L’action se passe en 2048. Le chiffre 48 (84 inversé) n’est pas sans rappeler le roman de Georges Orwell 1984. En Grande-Égypte règne « une théocratie au fondamentalisme insensé ». Le Nizam irrigue les cerveaux des gens de jour comme de nuit avec des messages religieux et publicitaires moyennant un chapelet magnétique posé sur leur front. Le ministère du Sleepvertising est entièrement dédié à cette tâche. Quant à la chariatainment qui pousse au consumérisme le plus sauvage, elle est l’autre face, tout aussi obscure, de cette tyrannie déshumanisante.

Pour en finir avec la lutte des classes, la néocharia a mis en place une fédération de trois États entièrement séparés. La classe moyenne des travailleurs vit en Moyenne-Égypte. La classe supérieure des élites, sur la côte de l’Égypte du Nord, et les miséreux considérés comme inférieurs, en Égypte du Sud.
Donia Nour tente par tous les moyens de quitter l’Égypte. L’évasion coûte un kilo d’or. Pour financer son projet, elle contracte des mariages de plaisir qui ne durent que quelques heures. Mais pour que les prétendants soient prêts à payer, ils exigent d’épouser des vierges. Afin que son stratagème réussisse, Donia se faisait recoudre l’hymen après chaque défloration. Il lui manquait encore 16 grammes pour pouvoir payer les passeurs. Malheureusement, son 33e mariage, qui devait être le dernier, vire au cauchemar car le mari, un boucher de 69 ans du nom de Zulkheir El-Gazzar, découvre ses infidélités. En guise de châtiment, Donia, en plus d’être battue, est renvoyée dans le Sud, à Assouan, pour travailler sur un chantier de fouilles où tous les vestiges de l’Égypte sont démontés et vendus aux kouffars (mécréants).

Deux temporalités s’imbriquent dans le roman et renvoient l’une à l’autre. 2048 est le présent de Donia Nour, tandis que 1952 est le temps dans lequel vit Ostaz Mokhtar. Ce dernier, un professeur à l’université du Caire, diplômé en droit et en philosophie, a la passion « d’inciter les gens à penser ». Ostaz (professeur en arabe) s’est trouvé au cœur d’un scandale à l’université du Caire. Il est accusé de blasphème et de trouble à l’ordre public pour avoir encouragé des discussions autour de sujets comme l’athéisme et l’homosexualité. Il est soudain enlevé par des extraterrestres, les Ilmanis, à la veille de son procès et au moment du coup d’État qui renversera la monarchie. 

Le procès auquel il a échappé en 1952 se répète en 2048 et finira bien plus mal. Ostaz échoue dans sa mission d’éveiller les consciences. Il est alors chargé d’une autre mission, celle d’entrer en contact avec Donia Nour pour lui donner quelques leçons car « cette jeune femme a le potentiel pour devenir la citoyenne la plus rebelle du pays et initier une nouvelle révolte ». À Donia Nour il dit : « Et si un milliard de gens croyaient à l’existence d’un gigantesque éléphant invisible au beau milieu de l’Atlantique, est-ce que ce nombre te persuaderait mieux de l’existence de cet éléphant ? D’ailleurs, si croire en Dieu était quelque chose de naturel, pourquoi toutes ces institutions devraient-elles consacrer autant de temps à l’inculquer aux enfants, voire aux adultes ? »

Le récit mêle la réalité à la fantaisie. Faisant usage de la caricature et de la dérision, le roman dénonce les derniers retranchements idéologiques des régimes théocratiques. La révolution qui s’apprête à éclater, annoncée par des slogans déjà connus : « ça suffit ! » et « le peuple demande la chute du Nizam », aura-t-elle un meilleur avenir que la précédente ?

Quand bien même le genre distopyque marque la fin des grandes idéologies utopistes, on se demande si le nom de Donia Nour (Monde de Lumière) relève de l’ironie et signe l’entrée dans de nouvelles ténèbres de l’histoire, ou si, au contraire, il présage d’un changement encore possible porteur d’espoir


 
 BIBLIOGRAPHIE  
Le 33e Mariage de Donia Nour de Hazim Ilmi, traduit de l’allemand par Hélène Boisson, Denoël, 2018, 352 p.
 
 
 
 
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