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2018-09 / NUMÉRO 147   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
L’ombre d’un père


Par Charif Majdalani
2018 - 09


Dans son dernier roman, Le Calame noir, paru le 16 août, Yasmine Ghata a choisi d’imaginer la vie de l’enlumineur Siyah Qalem dit Calame Noir, l’un des plus mystérieux artistes de l’histoire de l’islam. Sur l’existence de cet homme dont l’œuvre, très influencée par l’art chinois, a sans doute été produite à Tabriz à la fin du XVe siècle, il n’y a absolument aucun témoignage. Seules ses incroyables peintures, d’une facture complètement hors-norme pour l’époque et représentant la vie quotidienne des nomades des steppes asiatiques, laissent deviner que l’homme, s’il a existé, était probablement nomade lui-même et apparenté au monde chinois.

Dans son livre, Yasmine Ghata fait conter l’histoire de l’artiste par une jeune femme du XXIe siècle, Suzanne qui, par un stratagème narratif un peu bizarre, se met elle-même dans la peau de la fille supposée de Siyah Qalem, Aygül, et lui délègue la conduite du récit. Le peintre mystérieux devient le protégé des princes de Tabriz et leur favori. À leur demande, eux qui sont de nostalgiques descendants de nomades, il part tous les ans retrouver dans la steppe une tribu qui lui offre tous les modèles qui lui serviront à constituer son œuvre. Mais ces voyages annuels sont bientôt interrompus par les changements politiques. Tabriz se retrouve au cœur des luttes entre clans et familles, les princes changent, et le goût aussi, ce qui influera gravement sur le destin et sur la vie de Siyah Qalem.
Tout le long de ce roman à l’allure de conte, Yasmine Ghata reconstitue en imagination les ateliers de Tabriz où règne le conformisme de l’enluminure de cour, et décrit surtout avec finesse le quotidien d’une tribu de nomades au cœur des déserts asiatiques. Ces deux décors servent de lieux de vie à la fille de Siyah Qalem, qui n’existe qu’au spectacle du travail et de la personne de son père. Mais ce dernier en réalité n’est jamais vraiment présent pour sa fille qui ne cesse de le chercher, au propre comme au figuré. Il lui échappe par son travail et par ses préoccupations mystiques liées à son adhésion, supposée par Ghata, au manichéisme. Mais souvent aussi, il disparaît physiquement et sa fille alors l’attend ou dans la panique part à sa recherche. 

Tout cela, on le devine, est épuisant pour Aygül. Mais c’est aussi là que loge tout le sens du roman. On retrouve en effet dans Le Calame noir la thématique essentielle de l’œuvre de Yasmine Ghata, celle de la quête d’un père absent. Mais la romancière la décline ici d’une manière différente et peut-être plus dure. Sa narratrice première, Suzanne, est elle-même privée de père. En imaginant la vie d’Aygül, elle croit donc raconter l’histoire d’une liaison privilégiée entre un père et sa fille. Or en réalité, elle ne fait que le récit d’une permanente absence paternelle, voulue ou pas, au creux d’une fausse présence. Cette présence distraite et qui n’en est donc pas une ne fait que rendre l’absence plus cruelle et la quête plus pénible encore.
 
 
BIBLIOGRAPHIE 
Le Calame noir de Yasmine Ghata, Robert Laffont, 2018, 192 p.
 

 
 
© Patrice Normand
 
2018-09 / NUMÉRO 147