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2018-12 / NUMÉRO 150   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Zadie Smith : la danse des ombres
Swing Time de Zadie Smith est un roman sur la culpabilité latente qui, parfois, peut imprégner toute l’existence des personnes ayant réussi à s’extraire de leur milieu populaire d’origine pour se hisser dans l’échelle sociale, surtout si cette ascension est due à des circonstances aléatoires, où le rôle de l’effort et du mérite personnels a été presque nul.

Par Tarek Abi Samra
2018 - 10


Écrivaine britannique née en 1975 dans une famille multiraciale (mère jamaïcaine et père anglais) et ayant connu, dès l’âge de vingt-quatre ans, un succès foudroyant avec la publication de son premier roman, Sourires de loup, Zadie Smith n’a cessé de revenir, tout au long de son œuvre, sur les thèmes de la race et de la classe sociale. Swing Time, le dernier de ses cinq romans, opère, en outre, une réflexion sur la danse, la célébrité et le désir (ou plutôt le fantasme) qui s’empare de certains privilégiés et les pousse à vouloir sauver les démunis de ce monde. 

En 1982, dans un quartier HLM de Londres, deux filles métisses de sept ans se rencontrent lors d’un cours de danse organisé dans l’église du coin. Elles se remarquent immédiatement : « Nous avions la même couleur de peau – à croire que nous avions été fabriquées dans le même tissu marron clair –, nos taches de rousseur se concentraient aux mêmes endroits, et nous avions la même taille. » Ces similitudes physiques les attirent l’une vers l’autre « telle la limaille de fer par un aimant », et elles deviennent inséparables, d’autant plus que chacune est issue de parents d’origines raciales différentes et peine à se reconnaître dans l’un ou l’autre de ses géniteurs, ne ressemblant à aucun des deux par la couleur de sa peau. 

Elles se rêvent danseuses célèbres et regardent en boucle, sur leur magnétoscope, les comédies musicales de l’âge d’or hollywoodien, hypnotisées devant les pas de Fred Astaire, Ginger Rogers et Jeni LeGon. Mais seule Tracey a du talent et parvient à intégrer une école de danse, tandis que la narratrice, médiocrement douée et ayant les pieds plats, poursuit une scolarité classique à l’université. Toutes deux se perdent alors de vue.

Tracey devient danseuse professionnelle et décroche quelques rôles dans des comédies musicales, mais sa carrière stagne puis se brise trop tôt. Lorsque son ancienne amie lui rend visite après de longues années de séparation, Tracey habite toujours le même appartement exigu ; ayant déjà trois enfants et vivant des aides sociales, c’est désormais « une femme d’âge moyen, angoissée et en surpoids, portant un bas de pyjama en éponge (…)». « Je paraissais tellement plus jeune » , constate la narratrice.

Entre-temps, la narratrice est devenue l’assistante personnelle d’Aimee, une chanteuse pop et star mondiale (dont le prototype est probablement Madonna), un monstre de narcissisme qui ne perçoit la réalité qu’à travers le voile déformateur de la célébrité, une créature habitant un autre univers que le commun des mortels, toute imbue de cette vision par trop américaine du self-made-man (ou woman) selon laquelle les différences entre les êtres ne relèvent « jamais de disparités structurelles ou économiques mais toujours essentiellement de dissemblances de caractères ». En pratique, le travail de la narratrice est celui d’une esclave trop bien rémunérée : toute sa vie se réduit à gérer celle, publique et privée, d’Aimee. Puis un jour, cette star pour qui « la pauvreté était une grossière erreur du monde (…) à laquelle on pouvait aisément remédier si les gens acceptaient d’y consacrer l’attention qu’elle accordait à toute chose », décide de construire une école pour filles dans un village d’Afrique, y envoyant notre narratrice afin de superviser certains aspects de ce projet. Et c’est à ce moment précis que le roman, jusque-là magnifique, commence à se détériorer. L’intention de Zadie Smith, louable en principe, est bien entendu de dresser une caricature des célébrités engagées dans l’humanitaire (les aventures d’Angelina Jolie au Cambodge, par exemple) ; or, il n’en demeure pas moins que c’est une caricature qui ne provoque ni rire ni sourire, mais tout simplement un ennui mortel.

Toutefois, une réussite majeure sauve ce roman à l’intrigue trop éparpillée et dont les différents thèmes – classe, race, célébrité, danse, aides humanitaires, etc. – forment un ensemble plutôt incohérent : c’est le personnage de la narratrice anonyme ; alors que maints chroniqueurs ont critiqué sa passivité extrême face à tout ce qu’il lui arrive, c’est précisément cette passivité qui est la clé permettant de saisir sa problématique existentielle spécifique. Sans se l’avouer à elle-même, elle se sent coupable de sa réussite sociale qui ne doit rien à son propre mérite, et c’est pourquoi elle traverse sa vie comme une ombre, s’attachant à l’éclat d’autrui (enfant, à celui de Tracey ; adulte, à celui d’Aimee), observant de loin son existence défiler devant ses yeux comme si c’était l’histoire de quelqu’un d’autre. Cette culpabilité qui l’empêche de tenir les rênes de son destin plonge ses racines dans son ancienne relation avec Tracey, cette gamine surdouée, audacieuse et rebelle, mais qui a été irrémédiablement endommagée par une ambiance familiale malsaine : père escroc et mythomane, violentant sa femme et séjournant régulièrement en prison ; mère alcoolique qui, souvent, ne retrait au foyer que très tard la nuit. Par contre, la narratrice a bénéficié d’un père tendre et aimant, ainsi que d’une mère politiquement engagée et qui, quoique émotionnellement indisponible, possédait une volonté de fer et une ambition démesurée de se cultiver afin d’accéder à la classe moyenne ; rêve qu’elle réalisa pleinement, et qui permit à son unique fille d’échapper à la pauvreté sans que cette dernière n’ait à fournir aucun effort. Vers la fin du roman, la narratrice, obsédée par le sentiment qu’elle avait trahi son amie, décide de revenir la voir dans l’intention de la sauver (telle Aimee voulant sauver les filles africaines). Mais, arrivée au bas de son immeuble, elle la voit sur son balcon, « en robe de chambre et en chaussons, les mains en l’air ; et elle tournait, elle tournait, ses enfants autour d’elle, tout le monde dansait ». 
 
 
BIBLIOGRAPHIE 
Swing Time de Zadie Smith, traduit de l’anglais par Emmanuelle et Philippe Aronson, Gallimard, 2018, 480 p.
 

 
 
D.R.
« Elle se sent coupable de sa réussite qui ne doit rien à son propre mérite »
 
2018-12 / NUMÉRO 150