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Roman
Que reproche-t-on à Édouard Louis ?


Par Tarek Abi Samra
2018 - 10

Qui a tué mon père est un livre de vengeance. Dans cet ouvrage violent, à la fois récit personnel et pamphlet politique, Édouard Louis (né en 1992) nomme les coupables : Chirac, Sarkozy, Hollande et Macron. Leur crime : avoir détruit la santé de son père, un ouvrier devenu balayeur de rue par suite d’un accident à l’usine et qui maintenant, ayant à peine dépassé la cinquantaine, ne peut presque plus marcher, vit dans l’attente d’une mort prochaine et a besoin, la nuit, d’un appareil respiratoire.

Que ce texte agressif ait divisé la critique n’est pas très surprenant. Ce qui l’est beaucoup plus, c’est le dénigrement systématique d’Édouard Louis par certains chroniqueurs. Il s’agit de plusieurs articles venimeux (le chef-d’œuvre étant celui de Frédéric Beigbeder dans Le Figaro) qui disent tous la même chose avec, parfois, de minimes variations : écrivain pleurnichard et plaintif, ne cherchant qu’à jouer les victimes ; auteur hypocrite qui, après avoir osé critiquer, dans son premier roman, les classes populaires dont il est issu, dénonçant leur homophobie, leur racisme et leur fascisme, se fait maintenant passer pour leur champion.

De tels articles procèdent clairement d’une intention malveillante. Ni le désaccord idéologique, ni le fait qu’il s’agisse d’un ouvrage médiocre – comme l’affirment quelques chroniqueurs avec mauvaise foi – ne peut expliquer cette volonté aveugle de détruire et de dévaloriser. Mais que reproche-t-on réellement à Édouard Louis ?

Œuvre de vengeance, ce livre est également une confession d’amour. Un jour, l’auteur vient voir son père et ne le reconnaît pas. Le corps de celui-ci, ravagé par les maladies, annonce une mort précoce, probablement avant la soixantaine. Le fils s’est toujours senti éloigné de cet homme : enfant, il a souvent espéré son absence (donc sa mort), et il a presque rompu toute relation avec lui dès l’âge de 16 ans. Mais la vision de sa déchéance physique provoque en lui le désir de le comprendre. Le père était un homme dur, colérique et distant ; il aurait préféré avoir un autre fils qu’Édouard Louis, un garçon qui n’aurait pas été efféminé. Or quelques bribes de souvenirs laissent transparaître une réelle affection, un authentique amour paternel, et permettent au narrateur de découvrir le vrai visage de son père, ou plutôt ce que ce père aurait été s’il n’avait pas eu la vie qui est la sienne. Une vie ratée, non choisie, faite d’échecs successifs, déterminée par la position qu’il occupe au sein de la société. Ouvrier fils d’ouvrier, pauvre issu d’un milieu pauvre, ce père ne peut être défini que négativement : il n’a pas terminé l’école, il n’a pas vécu sa jeunesse, il n’a pas gagné assez d’argent, il n’a réalisé aucun de ses rêves. « Ta vie prouve que nous ne sommes pas ce que nous faisons, mais qu’au contraire nous sommes ce que nous n’avons pas fait, parce que le monde, ou la société, nous en a empêchés. »

Et puis, un jour, l’accident à l’usine, le dos broyé, l’alitement, la destruction des intestins (car Chirac décide que certains médicaments ne seraient plus remboursés). Ensuite le retour au travail, balayer les rues pour 700 euros par mois, le dos broyé davantage (car Sarkozy remplace le RMI par le par le RSA, ce qui veut dire que le père est obligé d’accepter n’importe quel travail qu’on lui propose, sinon il perd son droit aux aides sociales). Enfin, travailler des heures supplémentaires sous peine de licenciement (loi Travail d’Hollande), être traité de « fainéant » (Macron). C’est la politique française racontée à travers l’histoire du corps paternel.

Accuser les hommes politiques d’être des meurtriers ne dérange personne. Mais Édouard Louis accuse tout le monde, c’est-à-dire les dominants, les privilégiés, « ceux qui font la politique alors que la politique n’a presque aucun effet sur leur vie ». En d’autres termes, la classe bourgeoise tout entière. C’est probablement ce qu’on lui reproche. Si le titre de son livre avait été une question (Qui a tué mon père ?), la réponse aurait été : « Vous qui le lisez. »
 
 
BIBLIOGRAPHIE 
Qui a tué mon père d’Édouard Louis, Seuil, 2018, 96 p.

 

 
 
 
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