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2018-11 / NUMÉRO 149   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Éloge de la légèreté


Par Tarek Abi Samra
2018 - 11
S’il est une vertu littéraire qui n’est pas estimée à sa juste valeur, c’est bien la légèreté dans l’écriture romanesque. De nos jours, très nombreux sont les romanciers qui croient devoir perpétuellement traiter de questions graves et user d’un ton solennel, à tel point qu’ils semblent avoir oublié l’origine de leur art, à savoir les aventures du chevalier de la Manche et le courage cervantesque de ne rien prendre au sérieux. 

Cela est particulièrement vrai dans notre monde arabe, où l’écrivain, prisonnier d’un contexte sociopolitique violent et instable, se sent interpellé par les malheurs de son pays et produit donc de la littérature « sérieuse » qui, même si l’on ne peut la qualifier d’engagée, demeure, en un sens, au service d’une grande et noble cause. Le résultat en matière de romans : quelques chefs-d’œuvre, assez rares en réalité, et beaucoup de livres soporifiques. 

Dans ce climat pesant, combien rafraîchissante est la lecture d’un roman de Rachid el-Daïf ! Dans ses récits, l’individu, ce héros par excellence du genre romanesque, prend sa revanche sur les forces qui tendent à l’effacer : la communauté, la société et les grandes causes. Mais comment l’auteur, un simple mortel, pourrait-il lutter contre ces trois monstres collectifs ? Humour, ironie, irrespect et narration allègre, telles sont les armes de Daïf.

Dans son dernier roman, La Minette de Sikirida, l’esprit de non-sérieux qui caractérise notre auteur atteint un point culminant. C’est qu’il s’y livre à une désacralisation subreptice d’un de nos grands « mythes » nationaux, la guerre civile libanaise, en en faisant un sujet qui prête à rire. Ainsi nous relate-t-il avec verve et gaité l’épisode secondaire concernant un certain Abou Brahim, « chauffeur de son état » qui a décidé de faire fortune en servant d’intermédiaire entre un groupe de kidnappeurs et les familles des personnes enlevées. Abou Brahim est fier de n’avoir lui-même jamais enlevé personne, il se considère un bienfaiteur et se compare à une fleur s’épanouissant « sur cette poubelle géante qui s’étendait à l’ensemble du Liban ». 

L’un des moyens qu’emploie Daïf pour démystifier la guerre, c’est de la reléguer, elle et les hommes qui la mènent, à l’arrière-plan du récit (comme si toute cette violence guerrière n’était qu’une affaire risible, une compétition de virilité entre gamins), ceci pour nous raconter une histoire drôle et émouvante, celle de quatre femmes et d’un jeune bâtard, où il est question de sexualité féminine et de grossesse extra-conjugale. Ce faisant, il nous montre comment la femme ruse pour contourner les interdits de la société patriarcale et tenter de s’épanouir. 

Disons-le abruptement : La Minette de Sikirida est un chef-d’œuvre. C’est un roman « léger », qui traite de sujets sérieux, et dont la lecture procure un plaisir intense.


BIBLIOGRAPHIE
La Minette de Sikirida de Rachid el-Daïf, traduit de l'arabe par Lotfi Nia, Actes Sud/L'Orient des Livres, 2018, 224 p.

Rachid el-Daif au Salon :
Débat « Dans l’écriture, peut-on tout se permettre ? », le 4 novembre à 19h (Agora)/ Signature à 20h (L’Orient des Livres).
 
 
© Ulf Andersen
 
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