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2019-01 / NUMÉRO 151   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
La quête du bonheur selon Charif Majdalani
Dans Des vies possibles, histoire, évasion, fantaisie et poésie s’épousent pour générer un roman hybride, à mi-chemin entre fable orientale et conte philosophique.

Par Alexandre Najjar
2019 - 01


Comme les peintres, les écrivains ont des cycles. Après son cycle familial qui nous a offert des romans d’excellente facture ayant pour trame des familles libanaises confrontées aux caprices et aux drames de l’Histoire (Histoire de la grande maison, Nos si brèves années de gloire, Le Dernier Seigneur de Marsad, Villa des femmes et L’Empereur à pied – bien que celui-ci nous transporte aussi aux quatre coins du monde), Charif Majdalani renoue, en publiant Des vies possibles qui paraît cette semaine en France, avec le cycle amorcé par Caravansérail, où histoire, évasion, fantaisie et poésie s’épousent pour générer un roman hybride, à mi-chemin entre fable orientale et conte philosophique. Ce livre assez bref, qui se lit d’une traite, se déroule dans l’Italie du XVIIe siècle, une époque où les découvertes de la géographie et de l’astronomie bouleversaient les consciences. Disons-le d’emblée : le vrai et le faux s’y confondent si bien que toute recherche de la vérité apparaît très vite sans issue. Qu’importe que Roufeyil Harbini, alias Raphaël Arbensis, vague émule d’Abraham Ecchellensis ou de Gabriel Sionite, éminents érudits du Collège maronite de Rome, ait réellement existé, qu’il ait rencontré ou non Rembrandt et Corneille, qu’il ait été cité ou pas dans une lettre à Mademoiselle de Scudéry ? L’imagination de l’écrivain a tous les droits et ce n’est pas la focalisation externe que le narrateur adopte pour évaluer les sources de l’histoire ou commenter les actions de son personnage qui donne plus de vraisemblance à son récit. La valeur de ce roman est ailleurs. Elle émane d’abord de son style, inattendu dans l’œuvre de Majdalani qui a troqué ici ses longues phrases proustiennes contre des phrases épurées, et ses chapitres denses contre de courts chapitres qui sont autant de séquences ayant pour effet de mieux rythmer le récit, marqué par une poésie envoûtante, une grande précision dans les descriptions, un humour teinté d’ironie (« Le parterre de comtesses et de gras marquis l’écoute aussi religieusement que s’il s’était mis au clavecin ») et un sens certain de la formule qui ne peuvent que séduire le lecteur le plus exigeant. Elle réside ensuite dans l’ambition de ce livre qui est, pour ainsi dire, un « anti-roman historique », puisque les aventures somme toute ordinaires vécues par le personnage ne sont que prétextes pour mieux comprendre son cheminement humain, jalonné d’événements qui s’enchaînent sans logique apparente et de manière souvent paradoxale : destiné à devenir prêtre, il se rebelle et s’affranchit des savoirs anciens en abandonnant le clergé aveuglé par les théories obscurantistes qui ont condamné Galilée ; homme de principe, il est pourtant profiteur et détourne l’argent qui lui est confié ; Libanais d’origine, il se sent étranger dans son propre pays, malgré la confiance que Fakhreddine lui accorde ; guerrier donquichottesque, il perd un bras dans une dispute avec des voyous, devenant ainsi aux yeux des gens le héros respecté qu’il n’a jamais su être ; diplomate polyglotte, il a échoué aussi bien à Tunis, au Mont-Liban, en Perse qu’à Constantinople où il a préféré admirer la ville plutôt que de seconder son protecteur ; chrétien maronite, il s’est fait passer pour musulman ; habitué à séduire les femmes mariées de la haute société, il a fini par succomber au charme d’une très jeune villageoise… Rien ne se passe comme prévu, parfois rien ne se passe tout court, mais un rire en cascade ou le bruit de l’eau qui coule dans les rigoles de son pays natal, la contemplation de Mariam enceinte, la vision d’un « moulin en bois dont les ailes craquent lourdement dans leurs cérémonieuses rotations », d’un beau paysage, d’un sein découvert, d’un couturier aveugle, d’un enfant jouant avec une pie ont pour lui bien plus d’importance et exercent sur lui plus d’effet que les différentes péripéties qui émaillent ses voyages : ces choses simples, anodines en apparence (mais l’auteur leur accorde parfois un chapitre entier !), lui révèlent la beauté du monde, de la même façon que la lunette astronomique qu’il utilisait en cachette lui a fait découvrir verticalement l’immensité du ciel et horizontalement le quotidien insoupçonné du « petit peuple vénitien ». « Nous sommes libres, écrit-il enfin. Simplement, chaque acte que j’accomplis librement et par choix implique une série de possibles conditionnés par le hasard, au sein desquels je devrai faire un nouveau choix impliquant de nouveaux possibles. Je ne suis maître de ma vie que de manière très limitée, mais dans cette infime limite ma liberté est infinie. » Raphaël est redevenu Roufeyil ; le Mont-Liban a remplacé l’Italie ; et le bonheur, l’illusion du bonheur.
 
 
BIBLIOGRAPHIE 
Des vies possibles de Charif Majdalani, Seuil, 2019, 184 p.
 

 
 
© Hermance Triay
 
2019-01 / NUMÉRO 151