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2019-03 / NUMÉRO 153   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Atiq Rahimi, tristesse à voies parallèles


Par Edgar Davidian
2019 - 03


Atiq Rahimi a émergé du peloton des romanciers qui se fraient un chemin dans l’écriture lorsqu’en 2008 il a obtenu le Prix Goncourt pour Syngué sabour. Pierre de patience. Pour cet auteur et réalisateur franco-afghan, écrivant aussi adroitement en persan qu’en français, âgé aujourd’hui de 57 ans, qui a fui la guerre en son pays natal, s’est installé à Paris sans pouvoir pour autant oublier Kaboul car les démons du passé ne se sont jamais évanouis, l’écriture et la caméra sont des sorties de secours, des zones de liberté et des moyens de témoignage. Les voix du passé y sont pressantes et omniprésentes car nul rescapé des atmosphères délétères ne sort à l’air libre totalement indemne. 

On découvrait alors dans ce livre la lente agonie d’un soldat en Afghanistan, veillé par sa femme, à travers un flot rageur de paroles pour une contrée presque oubliée du monde, mais qui n’en faisait pas moins parler d’elle. Bien tristement, hélas, c’est-à-dire dans le chaos du carnage, de la misère, du dénuement et de l’indignité humaine !

Les Porteurs d’eau, le nouvel opus romanesque d’Atiq Rahimi est un hymne d’une insondable mélancolie à son pays d’origine, dans une subtile écriture duelle. Pour démontrer que ce n’est pas en changeant d’horizon que s’installent le sourire, la sérénité et la paix de vivre.

Dans ce roman, déployé comme un long poème entre Amsterdam et Kaboul, en une étrange unicité de drame, tout se passe en une seule journée : ce funeste 11 mars 2011 où les talibans détruisent les deux Bouddhas de Bãmiyan en Afghanistan.

Certes c’est une perte d’une richesse incommensurable pour le patrimoine spirituel et culturel de l’humanité, mais sans doute ce n’est aussi qu’un signe extérieur du mal-être et de la folie des vivants. Ce secouant point de départ est en fait la première note, la première image crépusculaire et les premiers vocables d’une longue complainte de l’auteur de Terre et cendres pour mettre le doigt sur l’abcès des civilisations qui oublient l’épanouissement et la notion de bonheur de l’individu. Que ce soit le carcan du despotisme religieux ou l’usure des contraignantes normes des villes industrielles, esclaves du consumérisme et de la course contre la montre, le ratage des vies a souvent plus d’une source. 

Et avec ce récit, jouant sur la double corde des narrations sous deux horizons (en l’occurrence Amsterdam et Kaboul) Atiq Rahimi offre aux lecteurs un parcours où le désarroi de vivre, les liaisons amoureuses (dites dangereuses ou interdites !), les normes des civilisations et les rapports humains, par-delà toutes les façades, primitives ou civilisées, misérables ou rutilantes, ont le même visage, la même couleur, le même barbarisme. Histoire envoûtante qui se fond l’une dans l’autre par la force de cette maladie nommée paramnésie (confusion du réel et de l’imaginaire) du narrateur.

À travers ces pages ressuscitent deux vies de couples, comme fondues l’une dans l’autre. À Amsterdam, Tom se lève et décide de quitter sa femme Rina et tente de rejoindre sa maîtresse Nuria qui a disparu. À l’autre bout de la planète, en Afghanistan, Yûsef se lève aussi et tente de faire son modeste travail quotidien, celui de porteur d’eau. En même temps, monte en son cœur pur et simple le désir pour la femme de son frère parti en exil. On ne badine pas avec les choses de l’adultère en pays ultra musulmans car il y a les coups de fouets sur le dos et la lapidation.

Ce jour-là, par-delà bobos de cœur et déroute sentimentale, sont dynamités les deux Bouddhas par les talibans et la poussière de cette gigantesque explosion brouille tous les paysages…

Et ainsi, sur ce ton de catastrophe de l’extrémisme religieux se dessinent les arcanes des petites vies qui prennent brusquement une dimension non insignifiante mais si petite. Recul pour une relativité des événements qui nous gouvernent. 

Restent alors ces parcours douloureux de quatre personnages. Par-delà l’exil, la fuite de la violence, le désir de sédentarité et le besoin d’amour. À la fois témoignage, contemplation, réflexion et leçon de sagesse est ce livre grave, puissant et, comme une brume impalpable, nanti d’une troublante charge de poésie.


 
 BIBLIOGRAPHIE 
Les Porteurs d’eau de Atiq Rahimi, P.O.L, 2019, 283 p.
 
 
 
D.R.
 
2019-03 / NUMÉRO 153