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2019-05 / NUMÉRO 155   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Gagner sa croûte


Par Oliver Rohe
2019 - 03


Le mouvement des établis désignait, dans les années soixante et soixante-dix, l’entrée volontaire de centaines d’étudiants maoïstes à l’usine. Se défaisant de leur statut d’intellectuels petits-bourgeois, ils découvraient par eux-mêmes la situation concrète du prolétariat et répandaient l’idée de révolution parmi les ouvriers. L’Établi de Robert Linhart est sans doute l’œuvre, désormais classique, qui rapporte le mieux la réalité de cet engagement.

Joseph Ponthus, dont À La ligne est le magnifique premier livre, n’est pas un militant ayant fait le choix du turbin par conviction idéologique : « Je n’y allais pas pour faire un reportage/ Encore moins préparer la révolution/ Non/ L’usine c’est pour les sous/ Un boulot alimentaire/ Comme on dit/ Parce que mon épouse en a marre de me voir/ traîner dans le canapé en attente d’une embauche/ dans mon secteur » 

C’est pour gagner sa croûte, c’est par amour, que Joseph Ponthus découvre – et nous décrit – le travail dans l’agroalimentaire breton. Il n’est pas un travailleur salarié, pas un chef, un sous-chef ou, pire, un commercial ; il n’est qu’intérimaire, c’est un corps infiniment disponible, que l’on embauche et éconduit à souhait, dans un régime de précarisation délibérée. Cette vulnérabilité extrême, structurelle, aggrave la dépossession de qui vend son temps et sa force de travail ; elle le réduit, plus que tout autre salarié, à n’être qu’un prestataire interchangeable, un renfort provisoire, un appoint. 

Le temps, justement, est l’un des grands sujets de ce livre. Le temps propre à l’usine et au labeur, soustrait à la vie civile et à la vie conjugale, soustrait au jour et même à la nuit ; le temps étale qui ne passe pas, quels que soient ses incarnations et ses modes de calcul (la ligne, la rivière de crevettes et de bulots, les rangées de carcasses suspendues, le tofu écoulé sans fin) ; le temps libre, celui qui, au contraire, passe trop vite, les pauses clopes, le repos dominical, le sommeil ; le temps que l’on espère rattraper à force de cadences acharnées ou que l’on voudrait accumuler pour affronter l’énormité des tâches à venir. 

À la ligne constitue un répertoire extraordinairement précis des gestes du travail, de leur difficulté terrible, de leur impersonnalité et de leur répétition – répétition oppressante mais presque souhaitable, car un geste qui ne se répète pas (qui s’improvise) veut dire défaillance de soi, du collègue ou de la machine, c’est-à-dire temps perdu et supplément de travail pour combler le retard accusé. Il est aussi, ce livre, d’une très grande lucidité dans la peinture des relations entre ouvriers. S’il ne cesse de constater et de louer la camaraderie qui les soude, Ponthus ne tait rien de la détestation que peut susciter, par exemple, un collègue passablement alcoolique et grossier, dont la paresse – à la fois légitime et compréhensible, car qui voudrait de ce travail ? – nuit à l’entraide commune.

Lorsqu’il descend plus bas dans les cercles de l’enfer, quand il commence à officier dans les abattoirs, nettoyant les sols et les murs ensanglantés, déplaçant les carcasses découpées et les triant, le texte de Ponthus – qu’ouvre une citation d’Apollinaire – creuse un parallèle effroyable, mais si juste, si pertinent, entre les tueries des animaux et la boucherie de 14-18, entre les activités de l’abattoir et les activités du champ de bataille, entre métiers du boucher et métiers du soldat. Par ce rapprochement concret, sensible, apparaît une fois de plus le visage industriel de la mort moderne, le lien inaugural unissant guerre et capitalisme.

De même que l’intérimaire s’approprie un peu de sa production, se venge un peu de sa propre dépossession, en volant crabes et crevettes, en faisant preuve d’une solidarité ouvrière, parfois joyeuse, que tout conspire à empêcher, de même il s’approprie le temps de l’usine par l’écriture. Deux heures par texte, après le travail harassant. À la ligne est le chant du quotidien de l’usine ainsi arraché à la fatigue du travail, un chant qui tire sa forme et son écriture, sa nécessité, de cet épuisement. Contre lui.
 
 
BIBLIOGRAPHIE  
À la ligne de Joseph Ponthus, Gallimard, 2019, 272 p.
 

 
 
D.R.
C’est un corps infiniment disponible, que l’on embauche et éconduit à souhait, dans un régime de précari-sation délibérée.
 
2019-05 / NUMÉRO 155