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2019-06 / NUMÉRO 156   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Julian Barnes : une histoire d’amour


Par Tarek Abi Samra
2019 - 04


La Seule Histoire, dernier roman du Britannique Julian Barnes, est une méditation sur le désastre qu’est l’amour. « Préféreriez-vous aimer davantage, et souffrir davantage ; ou aimer moins, et moins souffrir ? », nous demande Paul, le narrateur, dès l’incipit, mais pour aussitôt annuler sa question en faisant remarquer que nous n’avons pas réellement le choix, car personne ne peut contrôler la force de ses sentiments.

Âgé d’un peu plus de soixante-dix ans, Paul se rappelle son premier et seul amour. C’était au début des années soixante, dans une banlieue résidentielle très calme, durant les vacances estivales qu’il était venu passer au domicile familial avant de reprendre ses études de droit à Londres. Il avait dix-neuf ans, détestait le train-train petit bourgeois de ses parents et s’ennuyait beaucoup. Au club de tennis local, il rencontra Susan : quarante-huit ans, mariée et mère de deux filles un peu plus âgées que lui. Paul et cette femme eurent alors une liaison qui ne serait ni passagère, ni passionnelle, et qui n’avait pas été déclenchée par un coup de foudre : c’était tout simplement, découvrons-nous petit à petit et à notre grande surprise, le vrai amour.

Sauf qu’à cet amour, l’on ne croit qu’à demi tout au long de la première des trois parties du roman, dans laquelle Paul raconte les débuts, quelque peu idylliques, de cette liaison vécue d’abord en cachette et qui sera ensuite connue de presque tous – les parents de Paul, le mari de Susan et ses filles, les voisins, etc. – sans que personne, pour autant, n’en parle ouvertement ni qu’aucun véritable scandale n’éclate ; l’on n’y croit qu’à demi car l’on se dit que Paul n’était alors qu’un adolescent naïf et emphatique, atteint donc de sentimentalisme, et que Susan, mère au foyer n’ayant plus de relations sexuelles avec son mari alcoolique, souffrait probablement de bovarysme ; l’on n’y croit qu’à demi car, en outre, même dans les plus grands romans, l’amour demeure généralement romanesque, c’est-à-dire une passion perpétuellement inassouvie, ou dont l’assouvissement nécessite de surmonter certains obstacles, et qui, dans les deux cas de figure, idéalise l’être aimé, en crée une image illusoire et le situe hors de la vie quotidienne, donc en quelque sorte en dehors des vicissitudes du temps. 

Or dans La Seule Histoire, Barnes – et ceci est un tour de force incontestable – inscrit l’amour dans la durée. Au début de la deuxième partie du livre, Paul et Susan, environ deux ans après leur première rencontre, ont déjà déménagé ensemble à Londres où ils vivront dix années sous le même toit. Bien que ne le voyant presque plus, Susan ne se décide jamais à divorcer d’avec son mari à propos duquel on apprend qu’en plus d’être alcoolique, il battait parfois sa femme, violemment. Paul pense pouvoir rendre Susan heureuse, la guérir par la force de son amour, mais découvre qu’elle est beaucoup plus malheureuse qu’il ne l’imaginait, et qu’elle s’est mise, elle qui jadis détestait l’alcool, à boire quotidiennement, en cachette, souvent dès le matin. Il fera tout pour l’aider, pour la sauver de l’alcoolisme ; pourtant le mal ne fait que progresser, et les moments de sobriété durant lesquels il reconnaît encore la Susan d’antan deviennent de plus en plus rares. Après dix ans de vie commune, Paul, à bout de force, l’abandonne. Beaucoup d’années plus tard, elle meurt après avoir sombré dans la démence, ayant même oublié qu’elle est alcoolique. 

Et maintenant, à soixante-dix ans (troisième et dernière partie du livre), Paul, célibataire endurci marqué à jamais par cette relation qui l’a rendu inapte à en nouer d’autres qui ne soient pas superficielles, se demande s’il aurait été préférable, ou non, d’avoir connu cet amour si intense. Il ne trouve pas de réponse, mais sait néanmoins qu’il ne regrette pas d’avoir aimé Susan. Et une fois la lecture terminée, on se surprend à croire totalement à cet amour, car il renferme toute la laideur et la tristesse de l’existence, mais également sa beauté éphémère et poignante. C’est un amour qui n’a rien d’idéal ni de pur, un amour altéré par le passage du temps et qui peut détruire ceux qui l’éprouvent. Cet amour est peut-être le seul qui ne soit pas romanesque et qui permette, par intermittence, de lever le voile d’illusion derrière lequel se dérobe le plus souvent l’être aimé.

 
 BIBLIOGRAPHIE  
La Seule Histoire de Julian Barnes, traduit de l’anglais par Jean-Pierre Aoustin, Mercure de France, 2018, 272 p.
 

 
 
« Préféreriez-vous aimer davantage, et souffrir davantage ; ou aimer moins, et moins souffrir ? »
 
2019-06 / NUMÉRO 156