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2019-09 / NUMÉRO 159   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
L’autobiographie sexuelle de Mishima


Par Tarek Abi Samra
2019 - 06

Il y a des livres qui sont des substituts du suicide : on les écrit pour ne pas se tuer, ou plutôt pour se tuer métaphoriquement au lieu de le faire littéralement. C’est le cas de Confessions d’un masque, initialement publié en 1949. À propos de ce roman autobiographique qui l’a immédiatement rendu célèbre dans le Japon de l’après-guerre alors qu’il n’avait que vingt-quatre ans, Yukio Mishima, dans une note introductrice, avait dit : « Écrire cette œuvre, c’est évidemment mourir à l’être que je suis, mais j’ai aussi l’impression, au fil de l’écriture, de recouvrer peu à peu ma vie. (…) avant d’écrire cette œuvre la vie que je menais était celle d’un cadavre. À l’instant même où, grâce à cette confession, s’accomplissait ma mort, la vie a rejailli en moi. »

De ce roman sur les efforts désespérés d’un jeune homme pour nier son homosexualité, une nouvelle traduction française, signée Dominique Palmé, vient de paraître aux éditions Gallimard. La seule dont on disposait jusqu’à présent date de 1971, et elle avait été faite à partir d’une traduction anglaise du livre. C’est ce qui explique peut-être les grandes divergences entre ces deux versions, chacune semblant être l’œuvre d’un auteur différent. Alors que la première traductrice, Renée Villoteau, avait transposé le texte de Mishima en un français trop élégant et plutôt terne, sans nulle aspérité, gommant ainsi les idiosyncrasies stylistiques de même que les écarts par rapport à la langue académique que tout grand écrivain est amené à commettre, Dominique Palmé nous offre une traduction d’une beauté dérangeante et qui allie paradoxalement la sobriété à la flamboyance. 

Confessions d’un masque est un roman d’apprentissage quelque peu singulier, où le narrateur sait presque d’entrée de jeu ce qu’il a besoin de savoir et s’acharne vainement à l’effacer tout au long de son adolescence et jusqu’au début de son âge adulte. Enfant maladif, anxieux et surprotégé par sa grand-mère, Kôchan se sent très tôt, dès l’âge de quatre ou cinq ans, fasciné par un certain type d’hommes appartenant aux classes populaires et qui débordent de virilité : vidangeurs, conducteurs de tramway, soldats. Parallèlement, il s’adonne à des rêveries sanguinaires où les princes des contes de fées sont torturés, déchiquetés, tués, dévorés. Kôchan a une vague intuition de sa différence ; et lorsqu’il se trouve avec d’autres enfants, il se force à jouer le rôle qu’on attend de lui : celui de « vrai petit garçon ». 
Un jour, à l’âge de douze ans, en feuilletant un livre d’art, il tombe sur la reproduction d’un tableau représentant Saint Sébastien presque nu, ligoté et transpercé de flèches. Ébloui par la beauté de ce corps, il se masturbe pour la première fois et découvre la vraie nature de son désir. Il se sent lamentable. 

Dès ce moment, sa vie se scinde en deux univers distincts, séparés par un abîme infranchissable : d’une part, ses « mauvaises habitudes » (la masturbation) nourries par des fantasmes extrêmement sadiques où des jeunes hommes, beaux et musclés, sont soumis à des tortures effroyables ; et d’autre part, le masque de la normalité (et de l’hétérosexualité) qu’il se contraint à porter aux yeux du monde, mais auquel il finit par s’identifier au point de le garder même dans sa solitude. Ainsi en arrive-t-il à considérer ses désirs et fantasmes comme n’appartenant pas à sa vraie vie, comme une part négligeable de lui-même et de laquelle il lui serait aisé de se défaire. De même, lui qui n’a jamais éprouvé ne serait-ce que l’ébauche d’une attirance sexuelle pour une femme, il se convainc qu’il est amoureux de la sœur d’un camarade de classe avec laquelle il aura une relation platonique de plusieurs années pour enfin se rendre compte que cette jeune femme n’est que l’incarnation de son « amour pour la normalité ». Mais il ne rompt pas avec elle et persévère dans cette duplicité qui pourtant l’écartèle, vivant dans une solitude extrême, torturé par ses désirs qui s’obstinent à ne pas vouloir disparaître. Il pense souvent au suicide. 

Écrire ce livre, se confesser publiquement, fracasser son masque… C’était peut-être sa seule chance de salut.

 
 
BIBLIOGRAPHIE 
Confessions d’un masque de Yukio Mishima, traduit du japonais par Dominique Palmé, Gallimard, 2019, 240 p.

 
 
 
D.R.
 
2019-09 / NUMÉRO 159