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2019-09 / NUMÉRO 159   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Roman
Rachid el-Daïf célébrant la fin de la vie sexuelle


Par Tarek Abi Samra
2019 - 06


Khata’ ghayr maksūd (Une faute involontaire) de Rachid el-Daïf est un livre de confessions mi-réelles, mi-fictives, dont la lecture provoque un certain malaise. C’est que non seulement l’auteur (qui est également le narrateur et le protagoniste) nous livre des fragments crus de sa propre intimité, mais semble, de plus, se délecter à tracer, dans l’esprit du lecteur, l’image la plus défavorable possible de lui-même.

Ayant dépassé les soixante-dix ans, Rachid sait qu’il n’a plus rien à attendre de la vie hormis une décrépitude lente et progressive. Sa mémoire commence à décliner, il est atteint d’une hypertrophie bénigne de la prostate qui lui cause des difficultés d’uriner et une légère douleur lors de l’éjaculation ; mais mis à part ces quelques maux propres à son âge, sa santé est encore relativement bonne. Toutefois, il a le pressentiment que la fin sera avilissante, que l’approche de la mort lui ôtera toute dignité.

Il est célibataire (son divorce remonte à une quarantaine d’années), sait qu’il n’est plus séduisant et essaie d’accepter son destin, sa solitude. « J’ai vieilli et il est grand temps d’oublier la femme comme source de plaisir sexuel », se répète-t-il. Or, tout tête-à-tête avec une femelle assez jolie, assez bien conservée et n’ayant surtout pas atteint la cinquantaine le met dans tous ses états. Il se sent alors tout rajeuni – « je resterai jeune jusqu’à cent ans » –, reprend confiance en lui-même, voit l’avenir en rose et essuie, le plus souvent, une humiliation cinglante. Comme lorsque, juste avant qu’il ne la pénètre, une femme lui demande les numéros de téléphone de quelques-uns de ses amis à lui, au cas où il aurait une crise cardiaque pendant le coït – car, lui explique-t-elle, ceci est déjà arrivé à un autre vieil homme avec qui elle couchait ; Rachid perd alors son érection immédiatement.

Cela fait donc un peu plus d’un an que notre auteur n’a pas eu de relations sexuelles – qu’il n’a même pas éjaculé – quand son médecin lui apprend que, ses marqueurs tumoraux ayant nettement augmenté, il devrait subir un test de dépistage dans deux ou trois mois pour déterminer s’il est atteint d’un cancer du prostate.

Que faire pendant ces quelques mois d’attente ? L’idée du suicide passe par l’esprit de Rachid, mais il l’écarte rapidement et se décide à « célébrer la fin de (sa) vie sexuelle » d’une manière qui soit inoubliable : avoir une relation strictement charnelle, brève et intense, avec une femme.
Ainsi, la menace de la mort réveille en lui l’instinct de vie, mais également un égoïsme illimité. Car à aucun moment Rachid (le protagoniste et non l’auteur) ne semble être conscient que les autres existent, qu’ils ont une vie intérieure bien à eux ; ce ne sont – surtout les femmes – que des objets placés sur son chemin et desquels il espère tirer un plaisir capable de calmer son angoisse.

Quant à Rachid l’auteur, il se complaît à noircir outre mesure l’image de son alter ego (qui est peut-être, aussi, la sienne). Parmi ses trois tentatives, toutes ratées, de faire ses adieux à l’amour charnel, il y’en a une qui relève clairement de l’abus sexuel. 

« Je ne savais pas que j’étais raciste à ce point », pense-t-il en ouvrant la porte à Fakera, une travailleuse domestique éthiopienne qui, dorénavant, viendra nettoyer sa maison deux fois par semaine, et dont la peau ne cesse de l’étonner par sa couleur si noire. C’est la proie parfaite ; il entreprend donc de lui apprendre l’arabe. Il l’installe devant son bureau, sur un siège sans dossier, s’assied derrière elle sur une autre chaise, lui tient la main pour lui apprendre à tracer les lettres arabes, se colle contre elle de plus en plus ; les semaines s’écoulant, il réussit à l’entraîner vers la chambre à coucher, lui propose plus d’argent, lui demande de le masser – elle s’y exécute –, lui propose encore plus d’argent, lui demande de se dévêtir – elle s’y exécute – et enfin, après beaucoup d’hésitations, elle accepte de le masturber. Alors que Rachid est sur le point d’atteindre l’orgasme, Fakera s’arrête brusquement et court aux toilettes où, après l’avoir suivie, il la retrouve en train de vomir. Il est terriblement humilié, à peine réprime-t-il l’impulsion de la tuer ; et à nul moment ne lui traverse l’esprit ne serait-ce que le faible reflet de ce que Fakera avait ressenti. Au contraire, il pense que c’est elle qui profite de lui, de son âge, de sa frustration sexuelle et de son argent. Puis, quelques jours plus tard, il lui demande derechef de le masturber.

C’est sans conteste l’épisode le plus troublant du livre ; il est toutefois exemplaire de toute l’attitude du protagoniste (et peut-être de l’auteur lui-même, qui sait ?), de son insensibilité absolue envers les autres, de sa détermination à ne jamais se remettre en question et de la jouissance qu’il tire, par une sorte de narcissisme à l’envers, de l’étalage de sa propre abjection. Face à un tel autoportrait – peu importe qu’il soit véridique ou inventé –, le lecteur n’a qu’une alternative : s’alarmer, s’indigner et faire étalage de sa pudibonderie et de sa supposée supériorité morale ; ou bien s’identifier, péniblement, à cet autoportrait de l’écrivain, et reconnaître le monstre d’égoïsme qui gît au fond de lui-même.


 
BIBLIOGRAPHIE 
Khata’ ghayr maksūd (Une faute involontaire) de Rachid el-Daïf, Dar al-Saqi, 2019, 184 p.
 
 
 
© Ulf Andersen
 
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