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Roman
Prisonnière du patriarcat druze


Par Jabbour Douaihy
2020 - 02

Dans le pays druze du sud syrien, appelé Djebel el-arab (la montagne des Arabes), en guise d’hommage à la bravoure de ses combattants dans leur résistance contre l’occupation française, certaines femmes ont le diable au corps. Salwa en est une et l’on suppose forcément que cette urgence charnelle chez les femmes se paie au prix fort dans une société patriarcale de moissonneurs de blé où la virilité est un accessoire indispensable à la respectabilité sociale. Encore très jeune, le mariage arrangé s’est imposé à Salwa comme une évidence, comme le seul moyen de se libérer d’un oncle qui ne lui a jamais montré aucune sorte d’affection après la mort de son père et la fuite de sa mère. Le mari Said Outhman sortait d’une relation charnelle (d’autant plus fougueuse que les interdits et les frustrations s’accumulent) avec sa propre belle-mère, la deuxième femme de son père. Pourtant ce Thésée sans emploi qui lui permet de subvenir aux besoins de sa nouvelle famille préfère l’émigration aux Amériques laissant derrière lui un entrelacs de jalousies et de désirs inassouvis et abandonnant sa jeune mariée aux bons soins de son père, faible caractère et régnant sur une maisonnée de femmes. Elle était une beauté prisonnière d’un beau-père et d’une culture germinicide : « Avec sa jupe plissée blanche, son chemisier ajouré au col ondulé et amidonné, sa longue tresse, elle avait l’air d’un lumineux bouton de rose éclairé par les rayons de soleil qui filtraient par la fenêtre grillagée. » Elle finira pourtant au hasard des rares festivités ou des besognes quotidiennes dans les champs par rencontrer un jeune homme qui s’enflamme pour elle. Une rencontre fortuite, un regard entendu suffisent à provoquer le coup de foudre de part et d’autre. Petit à petit, l’idée de la fugue s’impose pour contourner l’interdiction de jouir d’un plaisir défendu et les deux amoureux partent un jour avant l’aube, esquivant les moissonneurs de nuit, se réfugier chez un notable druze qui aurait promis de les protéger ou d’assurer leur évasion. La jeune femme est toujours mariée officiellement, les choses tournent mal et la solidarité entre patriarches conservateurs ne joue pas en faveur de Salwa. Son compagnon d’aventure ne sera nullement dérangé quoiqu’il sera l’ombre de lui-même après sa séparation forcée avec Salwa. Le châtiment sera pervers et atroce, à l’image de ces paysans rusés et sans cœur, et le livre s’ouvre et se ferme sur une chambre condamnée où Salwa reçoit chaque jour des mains des sœurs de son mari un pain dont la pâte a été mélangée à des… bris de verre.

L’on comprend mieux après ce procès cinglant d’une société cruelle et de ses traditions qu’un des romans de l’auteur, Qasr el-matar, (Château de la pluie) ait été condamné par une fatwa des dignitaires religieux de sa propre communauté. C’est que Mamdouh Azzam, né en 1950, est druze lui-même et il habite toujours à Soueyda, la capitale du canton et L’Échelle de la mort est son premier roman après deux recueils de nouvelles. Écrit et publié il y a plus de trente ans, ce roman d’une centaine de pages qui mérite mieux la catégorie de « nouvelle bien fournie », conserve une concision d’écriture moderne et décrit avec beaucoup de sensibilité le quotidien tourmenté d’une femme dont le seul crime aurait été l’amour et le désir de liberté. C’est le monde du point de vue des victimes, c’est la vengeance par la fiction.


 
 
L’Échelle de la mort de Mahmoud Azzam, traduit de l’arabe (Syrie) par Rania Samara, Actes Sud, 2020, 112 p.


 
 
 
 
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