Par Ritta BADDOURA
2012 - 07
Zeljko Ivankovic, né en 1954 en Bosnie-et-Herzégovine, est poète, conteur, romancier, essayiste, auteur de pièces radiophoniques, critique littéraire et traducteur depuis l’allemand. Il écrit aussi pour la jeunesse : certains de ses ouvrages figurent sur la liste des livres obligatoires des établissements scolaires de son pays. Ses œuvres – trente ouvrages publiés à ce jour – ont été couronnées par divers prix et traduites dans plus de dix langues. Il vit à Sarajevo.
« NOTE SUR LA FAÇON DONT/ LA MORT PASSAIT DANS NOTRE MAISON/ Pour eux la vie ne fut pas un cadeau/ (…) et Dieu il semble ne voulut que sur eux/ essayer les couchers de soleil/ d’épais brouillards et les nuits brunes/ où se commet l’injustice/ (…) ou bien s’il leur avait seulement ôté/ la mémoire et les souvenirs amers/ pour me les offrir à moi qui de/ leur silence et leur mutisme/ élève, la voici/ cette tour de vide (…). »
Zeljko Ivankovic trace dans Petite histoire d’une tristesse une poésie moderne et lyrique dont l’apparence lisse laisse vite place à une beauté étrange. Poésie violemment sereine qui étonne en ce que sous ses habits sobres se révèle un chant nouveau. Poésie des senteurs, du toucher et du goût ; poésie toute en musique où la langue originale des textes, même dans leur version traduite, résonne et donne envie. De pouvoir déchiffrer la page de gauche déclinant ses vers en serbo-croate, de pouvoir dans sa propre bouche en prononcer et en connaître les accents. On a presque l’impression d’en comprendre la teneur et la texture, d’en saisir la dureté suave et l’austère sauvagerie. En tout cas, la version en français des poèmes de cet ouvrage bilingue parvient à faire entendre la petite musique et la petite douleur et l’obsédant parfum de la langue originale. D’ailleurs, nombre de poèmes traitent de la langue et des langues familières au poète.
« On est à l’étroit dans la poésie croate/ comme dans des souliers neufs./ Cela fait mal, les épithètes nationales qui n’ont pas été pleinement vécues,/ les larmes faciles autour de projets flous, le pathos de la prière et/ la reptation sur les genoux. Mais je le vois :/ ni pour Dieu, ni même pour ses proches,/ là -dedans ce n’est vraiment pas agréable. »
« Le langage des poissons est / le langage vocalique/ muet comme aussi la douleur d’une forêt/ dans la feuille d’un jeune tremble/ (…) Et le langage du vent est/ un langage immense/ de voyelles/ Le langage des consonnes/ par un contact glacé/ avec la nuit le gardent/ le sang et la mort/ Et notre peur face à cela. »
Petite histoire d’une tristesse vous brûle soudain de ses shots de douleur terrible. Cette douleur diffuse à partir du noyau de l’histoire familiale d’Ivankovic pourtant nimbée d’amour, un amour intense et sacré pour la mère puis le père, pour le Dieu des temps de l’enfance, pour la patrie renversée par les déluges. Douleur brûlante aussi parce que striée d’ironie, d’un éclat de rire sec et détonant, parce qu’étoffée d’une sensualité griffant le lecteur de sa douceur trempée des parfums de la nature et du corps mélangés. La nature chez Ivankovic est souveraine et habitée de mort, d’absence et de solitude, mais aussi de beauté glorieuse et de miracles de couleur. Elle est l’amoureuse qui apaise désir, peur et nostalgie et préserve la solitude.
« Biche odorante,/amère et juteuse telle/ une jeune amande./ Suivant une trace de musc et/ de récentes pluies elle s’est faufilée./ Désir ardent de pollen, dis-moi,/ ses narines et ses entrailles (…). »
L’absurde n’est jamais loin de cette écriture où les symboles retirent un instant leur masque et figurent un territoire étrange. L’évocation dense de Dieu se fait toujours à la lisière de la présence-absence, aux frontières de la réalité et du mythe mais toujours dans le sacré. La guerre, elle, n’est presque jamais nommée – une fois seulement – mais baigne le passé et le présent de son atmosphère. Le poète est orphelin de mère, de père et de pays, et les mots, dans la ville en agonie, restent orphelins de sens et du poème. Ce qu’écrit Zeljko Ivankovic, c’est le juron qu’il faut à la langue, le tressaillement qu’il faut à la musique pour que l’histoire de la tristesse soit seulement petite, juste une « Mala historija tuge ».Â
« Le pays natal Dieu ne te l’offre pas/ la mère ne te le met au monde, ni/ un lourd soupir de père/ (…) Le pays natal, te l’offrent/ ton premier départ/ ta première tombe et/ la première larme qui suit. »
« Nous tâchions de parler bellement,/avec élégance, intelligence et sagesse./ Mais, quand nous nous fâchions et que nous jurions,/ nous parlions dans notre langue./ Chacun dans la sienne : (…)/ Mais aujourd’hui seulement, après tant d’années/ Je sais qu’un juron est un bonheur dans une langue./ (…) C’est cette part impubère d’une langue,/ un surplus de langage qui manque aux autres. »