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2013-05 / NUMÉRO 83   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Poésie
Métaphysique de l’instantané


Par Antoine BOULAD
2012 - 07
Michel Cassir est le poète de l’exigence. Depuis de nombreuses années, il explore les voies de l’oralité et de la musique. Le prix Le Jasmin d’argent 2008 pour l’ensemble de son œuvre fait paraître aujourd’hui Hors Temazcal.

Chimiquement plus concentré que dans tous ses recueils précédents, le voyage apparaît plus que jamais au cœur de la poétique de Michel Cassir, un « voyage en feu où acte et désir sont les deux faces du même destin ». 

La poésie et son parcours de scientifique lui ayant fait avaler – du Mexique où « des Indiens fous ressuscitent la chevauchée du temps retrouvé » à la Corée en passant par Beaugency, la brume de Stockholm ou le pays du fado qui « fait des enfants illégitimes avec les mains de femmes et de forbans », sans oublier son Égypte qu’il revoit après 33 ans d’absence – des dizaines de milliers de kilomètres dans toutes les directions du globe pour des conférences, des rencontres « et quelques fragments d’infini », la route devient « géographie de l’âme aux soifs écarlates ».

Car aucun champ de la vie ne se prête mieux que le voyage à « la métaphysique de l’instantané » qui se nourrit « des accidents de parcours à la fluidité de panthère ». Le poète revêt sa « peau pour sillonner le monde » et son émotion se fond dans les espaces et y « ressuscite ». « Scandant son amour inconditionnel du voyage » dans une sorte de « cahier de la fulgurance », à mille lieues du classique carnet de voyage ou d’un quelconque carnet de bord, les poèmes de ce recueil résonnent pourtant de tous les pas, y compris ceux sur lesquels on revient et ceux de la danse qui s’apparentent ainsi à l’inspiration elle-même, au rituel de l’écriture. 

À l’instar de nombreux poètes, Cassir écrit en marchant, mais pour lui, le marcheur dont « les yeux abolissent les murs », que les profondes vallées rendent « soufi », ce marcheur « libéré de toute boussole » ne sait plus où il se rend. Il entre dans le « mystère sans ouvrir de porte ». Ayant passé le fleuve et traversé l’écluse à l’heure de la « prière des eaux », avançant probablement sous une nuée de jacaranda « de ja, de jet de bleu jaca qui jacasse », conscient avec Machado que le chemin n’existe pas – ni le lieu parfait – mais qu’il « se fait en marchant, ce mystique involontaire happe l’air pour trouver un sens à la traversée ». 

Mais bien heureusement tous les sens ne sont pas perdus ! Encore moins la légèreté proverbiale de ce grand poète et son sens de l’humour qui lui font « pousser des ailes ». Par la grâce de telle serveuse russe à Cintra dont les mains sont « sûres de placer la vérité face aux lèvres », de telle voyageuse qui lui « tourne l’épaule », de telle femme qui « coule nue » à la première escale, de Princesse « dont le vrai chemin épouse la frondaison » ou enfin de telle « boulangère en mal de loup », la « boussole du chaos » a beau être au travail dans le monde, l’amour double puis emporte la mise, voyageant à vue à travers les champs magnétiques, caressant au passage « le vent féminin ».

Dans la partie qui a donné à l’ouvrage son titre, Cassir relate le « Temazcal, bain de sueur sacrée dans un espace clos autour de plusieurs pierres chauffées au rouge vif. Ce bain se déroule dans le silence et la méditation, avec quelques oraisons indiennes, jusqu’à extraire les toxines du corps et libérer la pensée de tout raccourci, de toute pesanteur… ».

Tout se passe comme si cette expérience, à la lisière de l’ordre matériel et spirituel, à laquelle le poète a goûté il y a trente ans et qu’il a failli manquer de renouveler trente ans plus tard, condense en elle sur le plan symbolique l’expérience plus haute de l’écriture poétique à laquelle on accède parfois et qui se ferme à nous par moments, à la lisière de la réalité, de la réalité rêvée et de la surréalité. D’une très grande maîtrise – mais comme si de rien n’était ! –, Cassir nous livre un recueil accompli, l’un de ses meilleurs.


 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
Hors Temazcal de Michel Cassir, collection Levée d’Ancre, L’Harmattan, 95 p.
 
2013-05 / NUMÉRO 83