FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2018-12 / NUMÉRO 150   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Poésie
Fêlures de terre et de chair
Les derniers recueils de Tamirace Fakhoury, Hyam Yared, Rita Bassil el-Ramy et Nadim Bou Khalil, jeunes poètes libanais d’expression française, tourmentent les points aveugles et les peaux mortes de bien des mémoires. Leurs vers avertis ont marqué la saison poétique du Salon du livre de Beyrouth, 2008 et ont imprégné ses rayons de leurs rythmes.

Par Ritta BADDOURA
2008 - 12

«Pour détruire l’horizon/ Je choisirai un océan sans vague », , avertit Tamirace Fakhoury. Son Hémisphères procède d’un questionnement de l’espace rejoignant une visite de la géographie personnelle. L’identité, globe en l’apparence gravitant en douceur, s’y révèle fragmentée en de multiples territoires cassés où l’harmonie n’est plus ce qui gère le rythme des saisons. Ce recueil, distribué en quatre parties, apparaît comme essentiellement divisé en deux hémisphères, deux tendances poétiques principales, bien que répondant de repères divers. Si les deux parties centrales semblent plus en continuité avec les recueils précédents de Fakhoury, la première et la dernière tranchent par l’orbite renouvelée de la syntaxe et du sens. Les jeux des humeurs et des climats glissent en un rythme délié. Les fluides : boissons, liqueurs d’émotions, états solides et gazeux de la matière rejoignant la dissolution, marquent le passage du temps, la perte et la transformation. Le café brûlant, lieu métaphorique privilégié du recueil, imprègne de sa couleur les capitales, les coins de la nature et les angles secrets du corps que la poète visite. « Nous dessinerons le vide des grandes villes/ Les fantômes qui s’attardent dans les fontaines/ L’esprit des rossignols/ Leur colonne vertébrale dans les tasses de café. »

Sombre est ce qui baigne justement ces Hémisphères. Dans la défaite marquant de son sceau l’amour pour le pays, le bien-aimé, le voyage ; dans la défaite du désir d’appartenir, se dessine un érotisme ambivalent. Sous le visage conciliant de l’amante et son sourire, il y a déception et soulèvement violent. Le mal se répand hors la forêt brumeuse de mélancolie et entache les chairs et les intentions. « Être la fougère/ Sur la poitrine du mal/ Ou le cœur d’une lanterne/ À la fin du rythme. » Tamirace Fakhoury interroge l’irrémédiable et la disparition. Au bout de moments alternés de symbiose amoureuse et de solitude se profile le rejet par la terre d’origine engendrant le rejet par la terre en ses deux hémisphères, le sentiment de souffrir et de jouir de diverses géographies tout en n’appartenant à aucune.

Déchirure et perte sont aussi au noyau de Naître si mourir de Hyam Yared. De poussière en cendres, l’autre révèle la limite du soi. Néanmoins, la poésie ici se décline au lieu rétréci des orifices du corps. Elle dit la destruction par manque d’eau. La sécheresse, état qui effrite la chair après l’avoir figée, fait vacance en l’être pour accueillir la mort. Dès l’épluchure du mot et jusqu’au tréfonds de l’étreinte, Yared dit le vide intarissable et la solitude. Elle parle les langages intrinsèques de l’absence et la présence. Elle caresse le manque qui nourrit la rencontre tout en la rongeant. Dès lors, la parole ne peut plus être dite, mais seulement inscrite. « À midi tu me perds et me trouves dans la pierre. Tu me rapportes un geste de la mémoire des murs. Je n’ai pas reconnu ma porte et ma tombe/ (…) L’univers – ce mot de plus dans le sang. »

L’écriture de Yared est physique, sexuelle, sans que l’érotique ne soit son propos premier. L’érotique semble ici retirée dans les appartements du cerveau, se logeant dans la part intellectuelle de l’écriture poétique. En cette tentative d’éprouver jusques la moelle les corps mâle et femelle, quelle recherche en vérité ? Celle de l’autre ou de soi ? Adossés au départ chaotique, les amants quêtent un repère dans la perte. Leurs sexes sont leurs plaies, et le sexe est leur cri vide, impasse de leur déchirure. « J’ai voulu être rue. J’ai voulu être nue. Œil dans l’œil – pupille dilatée de visages. Je n’ai plus d’eau pour hydrater la mort./ Pars-tu pour amasser du sable ? J’ai plié mon cerveau dans ton sang et ne me souviens plus des tiroirs où je meurs. »

Le corps mutique – parce que demeure peut-être un espoir au-delà du langage –, le corps en sa chair et ses muscles et ses os, est la fin écrite en braille que l’amour tente en vain de déchiffrer. Hyam Yared parvient à une cohérence structurale tout au long du squelette patiemment démantelé et ciselé de son recueil, squelette aux rêves charnels, aux maux s’épanchant fluides sécrétions, aux pensées tendues quelquefois jusqu’à l’abstraction subjective extrême. « Mon amour/ la mort est un corps de femme », énonce Yared, alors que pour Rita Bassil el-Ramy, c’est « Le rêve dans le fond du jardin (qui) marche comme une femme ».

Rêves voilés hantent le second recueil de Rita Bassil el-Ramy, L’eau se brise en éclats. L’évocation de la transparence de la surface liquide et continue trahit dès le titre le morcellement de l’être, ses failles douloureuses. « Absence du regard/ arrêté dans le vide/ et qui se suicide dans l’eau/ sursaut. » Les images et la syntaxe, lisses et sages telle l’innocence d’une écolière souriante sur son portrait cadré, se déroulent sans heurts jusqu’à leur révélation finale du secret couvé. L’auteure brosse, en tableaux mouchetés à l’aquarelle, les conventions familiales et sociales et politiques dont elle dénonce le paradoxe et la honte. Sur les natures mortes réalistes et les portraits poignants se posent des touches d’éléments surréels amorçant la tempête que Bassil el-Ramy cherche à déchaîner sur les apparences conservatrices et hypocrites que les êtres accrochent à leurs vies comme ils accrochent aux murs de leurs demeures des toiles acquises.

Déni du réel donc dans un univers où rien ne semble se passer, où la perte, les départs et les morts sont tus et figés pour ne pas risquer un désordre mortifère. L’eau se brise clandestinement donc, tout en coulant apparemment en son lit de convenances, tout en étant gelée, paralysée, dans son mouvement. Au cœur des tableaux précisément décrits par Rita Bassil el-Ramy s’insinuent les perceptions sensibles qui chuchotent la chute générale des structures : sons, nuances lumineuses et températures se posent dans ce recueil parmi les « notes fausses » : « Un piano est blanc comme les murs/ il joue faux/ les notes avalent les arbres » et « Les fausses notes tombées dans le jardin des voisins ont un goût de plomb/ (…) Les couleurs coulent du visage/ Sur la fausse toile/ Trouble visuel. » Trouble mnésique surtout, consciences stériles ayant effacé toute trace de guerres, intimes et historiques, effacement qui tient de la dévoration, du déchet sans cesse ravalé. C’est donc une autre voix que Bassil el-Ramy laisse parler, celle qui ne dit pas ce qu’on attend d’elle, celle qui porte les insignes du timbre masculin alors qu’elle se dégage d’une poitrine féminine, celle du «  train (qui) siffle mais ne part pas ».

Nadim Bou Khalil, quant à lui, nous propose un voyage à bord de son paquebot aux nombreux wagons, dénommé Amour Noir. Son recueil scindé en deux parties, l’une en textes poétiques en prose et l’autre en poèmes à vers libres, incite à la rêverie et à la réflexion. Au large de visions longues quelquefois de vingt nœuds, l’île étrange que le langage de Bou Khalil explore, séduit par ses jeux de mots, son humour grinçant, ses seins désirés que soudainement elle expose. Son embarcadère jette l’encre aux ports de conceptions personnelles, de morales poétiques, et d’images fécondes porteuses d’images. « La mort est le clou dans le crâne de la lecture/ (…) L’attente… cette impression d’être assis à moitié sur un peloton de chatons qui se serrent pour se réchauffer/ (…) ce marteau d’eau avec lequel on se déchaîne sur nos propres orteils. » Sa plume abonde de juxtapositions de métaphores et d’allégories, son prisme poétique multiplie les faces possibles d’un même fait. En des visions chères à Picasso, les membres du corps échangent systématiquement de place et touchent le corps dérobé des émotions.

Dessous le foisonnement expressif du poète et le paradoxe intéressant de son burlesque transparaît une réflexion forte d’un sentiment d’apaisement et de réconciliation avec soi. « Demain mieux vaudra ne pas sortir, peser dans son chez-soi comme un bœuf dans un veuf. » Dans sa recherche d’appartenance, le rythme s’en trouve plus naturel et coulant ; il porte une réappropriation du corps et du mouvement intérieur. Autoérotisme retrouvé donc et pensée mûrie au fil de pages attachantes, alternativement ébouriffées ou coiffées avec soin, pages où le fond prime sur la forme, où l’intime, la famille, la société en ses icônes pop et politiques, prennent place. Surtout, il est des moments de grâce où une beauté profonde vous prend à la gorge en lisant Bou Khalil. « Il y a dans la face apparente de la lune/ une ressemblance si étrange/ avec les seins que j’aimerais voir/ et dans sa face cachée/ un lien étroit / avec le don de soi. »

 

BIBLIOGRAPHIE

Hémisphères de Tamirace Fakhoury, Dar an-Nahar, 2008.
Naître si mourir
de Hyam Yared, L’idée bleue/Les écrits des Forges. 2008.
L’eau se brise en éclats
de Rita Bassil el-Ramy, Dar an-Nahar, 2008.
Amour Noir
de Nadim Bou Khalil, Dar an-Nahar, 2008.

 
 
D.R.
Dès l’épluchure du mot et jusqu’au tréfonds de l’étreinte, Yared dit le vide intarissable et la solitude. Au cœur des tableaux décrits par Rita Bassil el-Ramy s’insinuent les perceptions sensibles qui chuchotent la chute générale des structures.
 
2018-12 / NUMÉRO 150