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2020-02 / NUMÉRO 164   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Poésie
Poussière d’étoiles et poussières d’hommes
Pèlerinage au monde des héros et des dieux par le conte et la poésie, ce Dictionnaire amoureux de la mythologie offre une promenade en compagnie du regretté Jacques Lacarrière, homme libre en perpétuelle errance.

Par Farès Sassine
2006 - 11


La collection « Dictionnaire amoureux » dirigée chez Plon par Jean-Claude Simoën s’est imposée en peu de temps dans le paysage éditorial français et plus d’un fleuron est à son actif. Des domaines aussi divers que la science (Claude Allègre), le golf, le vin (Bernard Pivot), l’opéra (Pierre-Jean Rémy), la chasse, le spectacle, les menus plaisirs (Alain Schifres)... et des pays, régions ou aires de culture aussi variés que l’Inde (Jean-Claude Carrière), l’Espagne (Michel de Castillo), l’Islam, Venise (Philippe Sollers), l’Égypte, la Provence... ont trouvé des amoureux fervents et savants très aptes à trouver les mots justes avec une fantaisie assez libre pour garantir le dépaysement, sortir des sentiers battus et donner à l’ouvrage leur marque créatrice. Le succès de la collection est garanti par sa place au carrefour de deux exigences, celle d’un lectorat avide de s’approprier dans le plaisir ses objets de prédilection, c’est-à-dire sans payer amende honorable à une technicité sèche ou rébarbative, et celle d’auteurs versés dans une passion, capables de la communiquer mais moins désireux d’exhaustivité objective que de l’invention d’un itinéraire buissonnier où le lexicographe amoureux s’affirme dans son territoire au lieu d’y disparaître.

Le dernier-né de la collection est le Dictionnaire amoureux de la mythologie de Jacques Lacarrière (1925-2005). L’auteur est le chevalier idéal d’une telle quête, réunissant toutes les qualités requises pour un semblable exploit : des dons d’écrivain où se rejoignent la clarté, une poésie presque naturelle, un humour expansif et un talent de conteur à toute épreuve ; un encyclopédisme en la question et une profonde connaissance du domaine et des lieux, ayant sillonné la Grèce à pied et sans le sou sur une période de vingt ans, du mont Athos à Delphes en passant par les îles, connaissant le hindi et intime de l’Égypte et d’autres déserts où il se fit le compagnon des « hommes ivres de Dieu » ; un amour de la mythologie « chevillé au corps depuis son adolescence » avec celui du grec ancien ; la familiarité avec les dieux et les héros au point d’avoir acquis la réputation de les tutoyer... Ce Dictionnaire est d’ailleurs le second de l’auteur dans la collection, un premier publié en 2001 ayant eu pour objet d’amour la Grèce et dont le moindre des mérites est de permettre les rencontres les plus inattendues des poètes contemporains connus ou peu connus traduits par Lacarrière à Lawrence Durrell et Robert Brasillach en passant par la chute de Constantinople et Agapé.

Ouvrage posthume, ce Dictionnaire est, comme le dit Jean-Claude Simoën dans sa présentation, « l’hommage admiratif d’un éditeur à un auteur. » Ce qui pose la question : des morceaux choisis peuvent-ils tenir lieu de dictionnaire amoureux ? L’amour peut-il être recomposé ou devenir celui de quelqu’un d’autre ? L’éditeur s’est doublement préparé à l’objection. D’une part,  en affirmant que ses choix dans l’œuvre de Lacarrière se sont faits amoureusement, « au gré de la découverte, de l’enthousiasme et de la fantaisie. Il (le livre) s’est ainsi construit dans le désordre du plaisir... » ; d’autre part, en espérant « qu’aucun esprit chagrin ne viendra ternir le travail ainsi réalisé » (p.10). Qu’auraient relevé ces « esprits chagrins » ? Ils auraient pu regretter l’absence dans ce livre de la « liberté à la fois totale et libératrice » qui avait caractérisé le Dictionnaire amoureux de la Grèce où l’auteur avait revisité la Grèce et sa mémoire « de façon totalement neuve ». Par ailleurs, une anthologie a toujours des limites. Plusieurs articles de l’ouvrage sont tirés du Théâtre de Sophocle (1982). Cela explique mais ne justifie pas la place tenue par le tragique dans un dictionnaire de mythologie, car si la tragédie puise ses héros dans les mythes, d’autres catégories, politiques, psychologiques et esthétiques y interviennent, et l’on risque d’amalgamer les registres.

Quoi qu’il en soit, le lecteur se laisse gagner par les mots magiques de Lacarrière, par son art narratif, par cette clarté qui va directement aux mythes sans se soucier ni des lectures psychanalytiques ni des lectures structuralistes. Le pèlerinage au monde des héros et des dieux par le conte et la poésie après s’être imbibé des lieux et de leur esprit et avoir connu les joies et les pesanteurs d’une vie quotidienne de 4 000 ans, voilà bien le secret sans secrets de Jacques Lacarrière qui a perçu dans la mythologie son « caractère libertaire et subversif » (p.14) et en tire les leçons pour sa vie d’homme libre en perpétuelle errance.

Le Dictionnaire donne, comme il se doit, la place centrale aux mythes grecs, mais Mardouk et Osiris, Gilgamesh et Râ n’en sont pas absents. Lacarrière est un humaniste pour qui les mille figures (Sirènes, Chimère, Cyclope, anges et démons...) des récits mythiques nous proposent défis et épreuves, et « ont pouvoir, vocation d’incarner une part de nous-mêmes » (p.349). Il voit dans la mythologie non pas seulement une explication des genèses et un décryptage du passé, mais aussi la vision d’un avenir à façonner par un chemin probe.

Au-delà de l’humanisme généreux, c’est la dignité de la vie animale et végétale et l’unité du monde qui sont au cœur de l’œuvre multiforme de Lacarrière : « Les astrophysiciens d’aujourd’hui nous disent d’un commun accord que l’homme est une poussière d’étoiles. Et bien, les mythes anciens disaient déjà, à leur façon, que les étoiles, elles, sont des poussières d’homme ! »


 
 
« Les récits mythiques nous proposent défis et épreuves, et ont vocation d’incarner une part de nous-mêmes »
 
BIBLIOGRAPHIE
Dictionnaire amoureux de la mythologie de Jacques Lacarrière, Plon, 2006, 550 p.
 
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