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Poésie
Le mot échappé à la mort
L’Échappée, premier ouvrage donnant à lire en français la poésie d’Akl Awit, vient de paraître. Une plongée au goût de nostalgie dans un univers où temporalité, solitude et amour sont des épreuves que le poète aborde « du côté de la mort » à travers le prisme des mots.

Par Ritta Baddoura
2015 - 11
La préface de Jean-Baptiste Para propose une analyse éclairée de L’Échappée. Citons notamment le lien intéressant entre la fonction du sacrifice chez Awit et celles prévalant dans le Grèce antique et l’Inde védique. D’autres clés sont proposées par Para : « Akl Awit est fasciné (…) par l’énigme de l’engendrement du poème (…). Des forces antagonistes et des principes contradictoires mettent la parole en tension. On perçoit une rivalité latente ou un conflit tenace entre l’orage et l’apathie, le tumulte et la torpeur, la splendeur et la déréliction. (…) (Le poème) est un défi lancé à la mort psychique et spirituelle. Et c’est justement par là que commence le livre d’Akl Awit : “Il me fallait regarder la vie du côté de la mort / je veux dire du côté de l’amour”. »

Poète, critique littéraire, journaliste et professeur universitaire né en 1952 au Liban, Akl Awit a publié une dizaine de recueils de poèmes – dont un grand nombre est traduit dans diverses langues étrangères – ainsi que plusieurs essais sur la poésie et la littérature dans des revues spécialisées. Son univers poétique, bien retranscrit dans L’Échappée, appose au fil des vers les empreintes qui sont les siennes : son caractère apparemment épistolaire  – l’adresse à l’autre vient étayer la possibilité du dialogue intérieur –, son lexique mâtiné de sensorialité méditerranéenne et de symbolique chrétienne, la tentation du poète de se définir en inventoriant tour à tour tout ce qu’il n’est pas et tout ce à quoi il s’identifie, la prévalence de l’énumération, la mise en scène des paradoxes, le conflit violent entre le désir de se fondre dans le paysage, voire de s’auto-anéantir et celui de consentir à l’existence, voire à la turgescence de soi.

« Le tumulte des pensées aiguise l’instinct de la tête/ Il aiguise l’instant où l’on approche de la fenêtre./ Voilà pourquoi j’escalade la parole pour blesser son tumulte/ Ou pour me suicider,/ Ce qui revient au même./ Pourtant,/ Personne n’est au courant de mon suicide,/ Parce que je suis toujours en vie. »
La tête, au figuré comme au propre, trône dans les poèmes d’Awit Akl et gouverne l’expression de la pensée et du corps. C’est ce centre de gravité et ce tumulte tourbillonnant de l’esprit que la traduction signée Antoine Roumanos, parvient justement à reproduire. Les vers voient cependant une part de leur résonance s’amenuiser. Les particularités de la langue française y sont certes pour quelque chose. Il y a surtout dans L’Échappée une teneur lyrique de la poésie d’Awit, au détriment d’autres aspects qui en font aussi la spécificité, à savoir l’étrangeté naissant de l’accumulation des évidences et la teneur expérimentale rencontrée dans ses écrits des dernières années. On pense au virtuose Wathiqat wilada (Acte de naissance, Beyrouth, 2011) absent semble-t-il de L’Échappée. 

« Le matin léger comprend ma petitesse devant la lumière/ Pour moi, il baisse les rayons et esquisse un sourire./ Il sait aussi mon appétit pour la table nue/ (…) Pour un bruit qui, une fois seulement, m’apporte le monde / (…) Pour une forme qui me dissimule aux autres et à moi-même/ (…) Pour un piège grâce auquel je piège mon propre vide lancé devant moi/ (…) Pour des images où je peux me réfugier afin d’avoir la nostalgie de moi-même/ Pour l’attrait du lit en mon absence/ (…) Pour une mort qui vient sans crier gare à force d’avoir été attendue/ (…) Pour un chapeau qui sert à cacher les efforts de la tête et à boucher le sommet du précipice/ (…) Pour une poésie qui ne réclame pas tant d’absence/ Pour des femmes qui remplissent l’abîme de la tête/ Et qui tissent avec l’ardeur du sexe d’autres sensations/ Qui recomposent la vie pour me permettre d’être plus proche de moi-même (…). »

Patient adepte des énumérations, n’hésitant pas toutefois à recourir à la sagesse tautologique, Awit épuise les possibilités angoissantes ou jouissives dans sa quête de l’essentiel. La répétition du « je », tantôt vaincu tantôt victorieux, dans ses vers, est-elle une feinte pour tromper la vie ? Ou serait-ce la capitulation sans cesse recommencée qui chercherait à apprivoiser l’amour et la mort ? De l’inventaire du passé, du présent et de l’avenir, et de son combat avec la blancheur des pages – blancheur qui sous sa plume est un avatar de la mort –, Akl Awit restitue quelquefois un poème qui se souvient du mystère d’attendre, d’aimer, de vivre, et de ne pas en mourir.




Akl Awit au Salon
Lecture poétique de L’Échappée,
le 27 octobre à 19h (salle RDC)/ Signature à 20h (L’Orient des Livres)
 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
L’Échappée de Akl Awit, traduit de l’arabe (Liban) par Antoine Roumanos, L’Orient des livres, 2015, 108 p.
 
2020-04 / NUMÉRO 166